Il est 10h30 du matin. Devant une boutique en périphérie de Nyagatare, un imposant babouin, probablement un mâle, s’installe tranquillement, observant les clients comme s’il en était le propriétaire. Certains clients, pris de peur, rebroussent chemin. Le propriétaire, Kalisa Jean Damascène, tente de le chasser, mais en vain. Devant la résistance de l’animal, certains clients lui offrent des bananes pour l’éloigner. Après avoir terminé son festin, le babouin s’éloigne en remuant la queue.
Ce babouin, comme beaucoup d’autres, est un visiteur régulier des quartiers de Nyagatare. Les habitants racontent les dégâts causés par ces animaux : « Ces animaux détruisent tout, volent dans les champs, abîment les arbres fruitiers, s’attaquent aux toits des maisons et pillent la nourriture à l’intérieur », explique Sibomana Joseph.
Uwamahoro Soline, commerçante locale, souligne les autres problèmes engendrés par ces animaux : « Les marchands de rue, notamment ceux qui vendent du maïs et des bananes, se font voler ou attaquer. Cela effraie aussi les enfants et les femmes. Une femme a récemment été blessée après avoir été surprise par un babouin devant l’hôpital de Nyagatare. »
Les habitants expliquent que ces troubles ont commencé après l’expulsion de ces animaux de certaines zones de la forêt d’imikinga, leur habitat naturel, au profit de l’agriculture et de l’urbanisation. « Les animaux n’ont pas choisi de quitter leur habitat, ce sont les humains qui les ont chassés et installés chez eux », raconte un habitant.
Kanyanzira Thomas ajoute : « Aujourd’hui, ces animaux sont désorientés, sans habitat fixe, et traversent constamment les villages. Des volontaires ont été mobilisés pour les repousser afin qu’ils n’envahissent pas la ville de Nyagatare. »
Des animaux déplacés sans compensation
Au Rwanda, les conflits fonciers concernent généralement les humains. Mais à Nyagatare, une nouvelle forme de conflit émerge : les habitants se retrouvent face aux animaux chassés de leurs terres. La forêt d’imikinga, réduite par l’agriculture et l’habitat humain, laisse ces animaux livrés à eux-mêmes, exposés au chaos urbain.
Certains habitants estiment que les droits de ces animaux n’ont jamais été respectés : « Les babouins n’ont jamais été des intrus. Nous sommes arrivés avec nos papiers, mais et eux ? Ils se retrouvent sans rien », déplore Mutabaruka Emmanuel. Kabera Edouard complète : « Après l’installation des habitants près de la forêt, ces animaux se sont retrouvés dehors, sans soutien pour s’adapter à leur nouvel environnement. »
Il ajoute : « On dit que les babouins envahissent les humains, mais personne ne reconnaît que nous avons envahi leur forêt. Quand ils reviennent, nous les chassons, les frappes et leur lançons des pierres. En réalité, nous avons confisqué leurs droits sur leur propre habitat. »
Repousser les animaux n’est pas une solution durable
Le district de Nyagatare a mis en place plus de 30 gardes forestiers pour repousser les babouins lorsqu’ils pénètrent dans les zones habitées. Mais certains habitants affirment que cette stratégie crée des conflits et blesse les animaux : « Quand une personne est déplacée de sa terre, la loi prévoit une compensation. Mais ici, les animaux ne reçoivent rien et n’ont aucun endroit où aller. Ils vivent dans le chaos, en affrontant les humains », explique Semana Thaddee, commerçant dans le centre de Gakuba, près de la forêt d’imikinga.
Des experts en environnement, comme Ange Manishimwe, alertent sur les conséquences : « Les repousser sans solution durable peut nuire à la fois aux animaux et aux habitants. »
Le rôle de la RDB dans la gestion des babouins
Lemetredekop a interrogé Ngoga Telesphore, Directeur de la conservation des parcs au Rwanda Development Board (RDB). Selon lui, la transformation des espaces naturels en zones agricoles ou habitées perturbe la vie des animaux, modifiant leur comportement : « Une grande partie de l’Umutara était autrefois un espace naturel habité par la faune. Avec le développement, certaines espèces, y compris les babouins, se retrouvent désormais à proximité des populations humaines. »

Ngoga souligne l’importance de la coopération entre habitants et autorités : « Les mesures pour résoudre les problèmes posés par les babouins ne seront efficaces que si les communautés locales participent activement avec les autorités et d’autres partenaires comme REMA et RWCA. »
Il ajoute qu’un projet d’aménagement de la vallée de l’Umuvumba est en cours pour accueillir et protéger la faune : « Nous espérons que ce projet apportera une solution durable. »
Concernant les accusations selon lesquelles les animaux déplacés ne reçoivent aucune compensation, Ngoga précise que l’objectif est de concilier le bien-être des populations et la biodiversité : « Avec la croissance démographique et la limitation des terres, il est crucial de réfléchir à leur utilisation en tenant compte de ce qui soutiendra les générations futures. »
Il conseille également : « Les habitants vivant dans les zones habitées par les babouins doivent connaître leur comportement pour prévenir les problèmes. Par exemple, ne pas laisser une maison ouverte ou jeter des déchets n’importe où, car cela attire les animaux. Il faut aussi envisager de contrôler la croissance des populations animales et développer des projets qui valorisent ces animaux, afin qu’ils deviennent une ressource plutôt qu’un problème. »
Enfin, Ngoga rappelle que les victimes humaines ont droit à une compensation : « Les habitants touchés par les babouins peuvent demander une indemnisation selon la loi. La procédure passe par les autorités locales, qui établissent un rapport sur les dommages à indemniser. »