Au cœur du Centre rwandais des DPI: Un hub national peut-il reconfigurer l’avenir numérique de l’Afrique ?

Le Rwanda a officiellement lancé son Centre pour les Infrastructures publiques numériques (Digital Public Infrastructure – DPI), une étape majeure dans l’ambition du pays de bâtir des systèmes numériques inclusifs, interopérables et centrés sur l’humain. Dévoilé en février 2025 lors de l’Inclusive FinTech Forum (IFF) à Kigali, ce Centre positionne le Rwanda comme un pôle régional de conception et de déploiement de biens publics numériques au service de la gouvernance, de la prestation des services et de l’inclusion économique.

Au‑delà des discours officiels et des rubans coupés, une question de fond demeure, bien au‑delà de Kigali : un hub national des DPI peut‑il réellement garantir une gouvernance numérique inclusive, et à quelles conditions peut‑on s’assurer que personne ne soit laissé de côté ?

Une vision politique centrée sur l’humain

Au cœur de cette initiative se trouve un message politique clair : l’infrastructure numérique ne se résume pas à la technologie, elle concerne avant tout les personnes.

« L’infrastructure numérique est l’épine dorsale des économies numériques », explique Innocent Bagamba Muhizi, ancien directeur général de la Rwanda Information Society Authority (RISA). « Elle ouvre la voie à l’inclusion financière, permet des systèmes d’identité numérique fluides et alimente des infrastructures de paiement sécurisées et efficaces. Avec ce Centre, notre objectif est de créer des solutions évolutives et centrées sur l’humain, au bénéfice du Rwanda, de l’Afrique et de la communauté internationale. »

Selon lui, l’ambition rwandaise dépasse largement les frontières nationales. « Nous ne construisons pas seulement pour le Rwanda ; nous construisons pour l’Afrique et pour le monde. Nous invitons les gouvernements, les innovateurs de la fintech, les partenaires au développement et les leaders technologiques à collaborer afin de façonner ensemble l’avenir des infrastructures publiques numériques. »

Un écosystème numérique collaboratif

Le Centre des DPI est né d’une coalition de partenaires publics et philanthropiques, parmi lesquels Co‑Develop, la Fondation Bill & Melinda Gates et Access to Finance Rwanda (AFR), en étroite coordination avec la Banque nationale du Rwanda. Ces partenariats traduisent une volonté commune de développer les DPI comme un bien public, et non comme un système propriétaire.

Pour Access to Finance Rwanda, cette initiative s’inscrit pleinement dans son mandat d’inclusion financière. « Nous sommes ravis de collaborer avec Co‑Develop sur des projets alignés sur notre mission d’amélioration des moyens de subsistance », souligne Jean Bosco Iyacu, directeur général d’AFR. « Ces initiatives renforceront l’inclusion financière, libéreront le potentiel du secteur agricole et élargiront l’accès au crédit. »

Du côté de Co‑Develop, le choix du Rwanda est perçu comme un investissement stratégique dans l’avenir numérique du continent. « Cet engagement représente une avancée majeure vers un Rwanda plus inclusif et numériquement autonome », estime Robert Karanja, directeur principal chez Co‑Develop. « En soutenant ces initiatives clés, nous stimulons la croissance économique, renforçons le secteur agricole et facilitons l’accès aux services financiers. L’expertise locale d’AFR garantit des actions à la fois durables et à fort impact. »

La Fondation Bill & Melinda Gates rappelle, pour sa part, que les investissements dans les DPI exigent une vision de long terme et des partenariats solides. Dans une déclaration plus large sur les infrastructures publiques numériques, la Fondation note qu’« une véritable révolution des infrastructures nécessitera davantage d’investissements, une collaboration accrue entre les secteurs et des partenariats authentiques avec les pays à faible revenu, déjà à l’avant‑garde de ces technologies ». Lors de l’annonce de son soutien à Co‑Develop, qui appuie le Centre rwandais des DPI, la Fondation a réaffirmé « sa volonté de poursuivre un partenariat susceptible d’avoir un impact transformateur ».

De la vision politique à l’impact concret

Contrairement à certaines initiatives numériques essentiellement symboliques, le Centre rwandais des DPI se veut un écosystème vivant : un espace d’expérimentation, de recherche, de collaboration et de mise à l’échelle. Selon la RISA, le Centre accompagnera les gouvernements et les acteurs du secteur privé dans le déploiement d’infrastructures numériques sécurisées, interopérables et évolutives, tout en jouant un rôle d’incubateur pour des solutions DPI émergentes.

Cette approche s’inscrit dans la stratégie plus large de transformation numérique du Rwanda, portée par le Rwanda Digital Acceleration Project (RDAP), un investissement de cinq ans estimé à 200 millions de dollars américains (environ 280 milliards de francs rwandais), financé par la Banque mondiale et la Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures (AIIB). Le RDAP repose sur quatre piliers : l’accès et l’inclusion numériques, la numérisation des services publics, l’innovation et l’entrepreneuriat, ainsi que le renforcement des capacités institutionnelles.

Parmi les composantes clés figurent les programmes nationaux de littératie numérique, l’accès à des équipements numériques abordables, les systèmes d’identité numérique et les plateformes d’e‑gouvernement interopérables, qui constituent les couches fondamentales des DPI.

Les DPI au service de la santé

Le secteur de la santé offre l’un des exemples les plus concrets de la mise en œuvre des DPI au Rwanda. Lors de l’Africa HealthTech Summit 2025, Antoine Sebera, directeur général de la RISA, a insisté sur le caractère collectif de cette démarche. « Les infrastructures publiques numériques ne doivent pas être perçues comme une intervention isolée ; il s’agit d’un parcours collaboratif », a‑t‑il déclaré.

Il a notamment mis en avant le Centre national d’intelligence sanitaire comme pierre angulaire de la stratégie de santé numérique du pays. « On ne numérise pas un système de santé du jour au lendemain. Tout commence par la collecte et l’intégration des données », a‑t‑il expliqué, soulignant que les systèmes interopérables améliorent déjà la planification, la coordination et la prise de décision.

La question de la gouvernance des données reste centrale. « Nous avons mis en place une loi sur la protection des données et une politique de partage des données afin de garantir des échanges sécurisés et éthiques », a rappelé Sebera, appelant le secteur privé à collaborer avec l’État pour développer des infrastructures de santé numérique évolutives et au service des communautés.

L’Africa HealthTech Summit 2025, tenu du 13 au 15 octobre au Kigali Convention Centre, a réuni ministres de la Santé et des TIC, régulateurs, innovateurs, investisseurs et partenaires au développement. Placé sous le thème « Connected Care: Scaling Innovation Towards Universal Health Coverage », l’événement a exploré le rôle de technologies émergentes – intelligence artificielle, cloud computing, Internet des objets, drones, robotique ou blockchain – dans le renforcement des soins de santé primaires et l’élargissement de l’accès équitable aux services.

Les DPI à l’aune des Objectifs de développement durable

Bien que les infrastructures publiques numériques ne soient pas explicitement mentionnées dans l’Agenda 2030, elles sont de plus en plus reconnues comme des leviers essentiels de réalisation des Objectifs de développement durable (ODD). Au Rwanda, les systèmes d’identification numérique, les plateformes gouvernementales interopérables et les services de paiement numérique s’alignent étroitement sur l’engagement de « ne laisser personne de côté ».

En développant les DPI comme un bien public, le pays contribue aux progrès vers l’ODD 1 sur la réduction de la pauvreté, l’ODD 9 sur l’innovation et les infrastructures, l’ODD 16 sur des institutions efficaces et l’ODD 17 sur les partenariats pour le développement durable.

Cadre juridique et réglementaire

Début 2026, le Rwanda ne disposait pas encore d’une loi spécifique encadrant le Centre des DPI lancé en février 2025. Celui‑ci opère sous le mandat plus large de la RISA, instituée par l’Arrêté présidentiel n° 077/01 du 09/12/2022, chargé de coordonner les stratégies nationales en matière de TIC et de systèmes numériques.

Les experts soulignent toutefois que les activités du Centre s’inscrivent dans les cadres existants de gouvernance des TIC, notamment la loi sur la protection des données et de la vie privée ainsi que les politiques de partage des données. À mesure que l’écosystème des DPI se développera, de nouveaux instruments juridiques pourraient voir le jour afin de renforcer son ancrage institutionnel.

Une invitation continentale

Le message adressé par le Rwanda à la communauté internationale est sans équivoque : le Centre des DPI n’est pas un projet national fermé, mais une plateforme ouverte à la collaboration. Le gouvernement et la RISA invitent les autres États, les innovateurs et les partenaires au développement à co‑créer et à tirer des enseignements de l’expérience rwandaise.

Soutenu par Co‑Develop, Access to Finance Rwanda et la Fondation Bill & Melinda Gates, le Centre est en passe de devenir un hub continental d’innovation, de recherche et d’infrastructures numériques d’intérêt public.

Pour Innocent Bagamba Muhizi, la vision est résolument collective : « Ensemble, nous pouvons construire un avenir où les systèmes numériques servent véritablement chaque Rwandais et chaque Africain. »

Reste toutefois un défi de taille. Les systèmes de paiement interopérables et les plateformes de crédit numérique peuvent élargir l’accès aux services financiers, mais uniquement pour celles et ceux qui savent les utiliser. Jean Bosco Iyacu rappelle que l’interopérabilité est essentielle pour atteindre les communautés mal desservies, notamment les agriculteurs et les petites entreprises. D’autres experts mettent en garde : sans accompagnement ciblé, ces outils risquent de reproduire, voire d’accentuer, les inégalités existantes.

Dans un centre de santé de la province de l’Est, un agent de santé communautaire résume cette ambivalence : « Le reporting numérique a réduit la paperasse et les retards, mais lorsque les systèmes tombent en panne ou que les patients ne comprennent pas l’usage de leurs données, la confiance et l’échange en face à face restent indispensables. La technologie aide, mais elle ne remplace pas les personnes.

« Le fait de savoir si le Centre parviendra réellement à “reconfigurer” l’avenir numérique de l’Afrique dépendra de ce qui se passera au-delà des salles de conférence : la manière dont les agriculteurs accèdent aux services, dont les données des patients sont protégées, dont les communautés marginalisées sont intégrées dans les systèmes numériques, et dont les décideurs publics réagissent lorsque les dispositifs ne fonctionnent pas comme prévu », observe Niyomugabo John, défenseur des droits numériques.

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