Procès de Génocide: L’appel de Claude Muhayimana face à des récits qui s’entrechoquent

Entre accusations directes, revirements de témoins et récits de survivants, la neuvième journée d’audience en appel de Claude Muhayimana a ravivé, ce 16 février, la mémoire douloureuse des attaques de Bisesero. Au cœur des débats : un véhicule Daihatsu bleu… et la place qu’y aurait tenue l’accusé.

Dès 9h57, la cour entre dans le vif du sujet. En visioconférence depuis Kigali, un témoin cité par la défense, prête serment. Condamné à perpétuité pour des faits de génocide à Kibuye, il affirme connaître Claude Muhayimana sans lien familial ni professionnel.

Son témoignage va pourtant se heurter à ses propres déclarations passées.

En 2014, il affirmait avoir vu l’accusé conduire un Daihatsu bleu « avec les gendarmes », lors du pillage d’un domicile tutsi, avant le massacre du stade de Gatwaro. Ce 16 février, il nuance : il aurait finalement « appris » que le chauffeur était un certain Mayayi.

Pressé par la présidente sur ces contradictions, il concède : « On peut se tromper un peu, et après recueillir d’autres informations tangibles. »

Il maintient toutefois avoir vu Muhayimana transporter le corps d’un gendarme tué à Karongi. Mais ses explications, jugées floues, laissent la cour face à une version instable.

« Il conduisait… et il allait aussi tuer »

Le ton change radicalement avec l’audition d’un autre témoin, partie civile, survivant des attaques de Bisesero. Son récit, dense et bouleversant, plonge l’audience dans la violence des collines de 1994.

Il raconte les attaques répétées, les bus remplis d’Interahamwe, les grenades, les gourdins cloutés. Sa femme, ses dix enfants, quatre petits-enfants : tous tués.

« On coupait les jambes, on abîmait les parties génitales des femmes. Nous nous défendions pour éviter une mort atroce. »

Sur l’accusé, il est catégorique :« Il était là. Il conduisait et il faisait partie des attaquants. »

Interrogé sur la distance, il insiste :« J’étais à moins de 3 mètres. »

Il affirme l’avoir vu à plusieurs reprises conduire un Daihatsu bleu transportant des assaillants vers Bisesero.

« Il n’avait pas peur… il avait l’objectif de tuer. »

L’après-midi, un autre témoin, lui-même condamné par une juridiction gacaca, évoque un système organisé par des gendarmes, notamment un lieutenant surnommé « Buffalo ».

Il affirme avoir vu Claude Muhayimana conduire des attaquants à deux reprises. Mais admet que l’idée selon laquelle les chauffeurs auraient été contraints repose sur des suppositions.

« On dirait que les chauffeurs étaient forcés… je ne l’ai pas constaté», dit-il

Il évoque aussi une tentative d’influence : un ami de l’accusé lui aurait demandé de signer une attestation affirmant qu’il n’avait « jamais conduit le véhicule ».

« Je lui ai rétorqué que ce serait mentir. »

Un témoin à décharge… sans charge

Un autre témoin, une femme, entendue depuis Toulouse à la demande de la défense, affirme n’avoir « jamais vu Claude au volant » durant cette période. Elle le décrit comme « une bonne personne » et nie qu’il ait été Interahamwe.

Mais elle reconnaît ne pas disposer d’informations précises sur ses activités pendant le génocide. Son témoignage, bref, laisse peu de prise aux débats.

« On ne faisait plus rien si ce n’est tuer »

Dernier témoin de la journée, cité par le parquet, dit avoir vu l’accusé conduire le Daihatsu bleu lors d’attaques à Gitwa puis à Bisesero. Il évoque des rassemblements au bar « La Nature », des convois de véhicules, des récompenses promises aux participants.

Il reconnaît sa propre implication :« L’ennemi, c’était le Tutsi. »

Et affirme avoir vu Muhayimana conduire à deux reprises vers les lieux d’attaque.

Une journée charnière

Au terme de cette audience dense, la cour se retrouve face à des récits profondément contrastés incluant un témoin à décharge fragilisé par ses contradictions, des survivants qui affirment avoir vu l’accusé de très près ; un ancien condamné qui évoque un système organisé, mais admet des suppositions  et une défense qui tente d’installer le doute sur la destination réelle des convois.

Le Daihatsu bleu, réquisitionné en 1994, est devenu le symbole de cette journée d’audience. Était-il un simple véhicule conduit sous contrainte, ou l’un des instruments logistiques d’une entreprise d’extermination ?

La réponse appartient désormais à la cour d’assises, qui devra trancher entre mémoire blessée, contradictions et faisceau d’indices.

L’appel de Claude Muhayimana s’inscrit dans une justice tardive, mais déterminée à revisiter chaque détail. Ce 16 février 2026, à travers les voix tremblantes ou hésitantes des témoins, c’est toute l’histoire de Bisesero qui a ressurgi dans le prétoire.

Le procès en appel de Claude Muhayimana s’est ouvert au début du mois de février 2026 devant la cour d’assises d’appel de Paris. Les débats doivent s’achever à la fin du mois, avec les réquisitions, les plaidoiries et le verdict attendus dans les derniers jours de février.

En première instance, en décembre 2023, la cour d’assises de Paris avait condamné l’accusé à 14 ans de réclusion criminelle pour complicité de génocide et complicité de crimes contre l’humanité, estimant qu’il avait participé, en tant que chauffeur, au transport d’assaillants lors des attaques de 1994 dans la région de Kibuye, notamment à Bisesero et Karongi.

Aujourd’hui âgé d’une soixantaine d’années, ancien chauffeur de la Guest House de Kibuye au moment des faits, Claude Muhayimana s’est installé en France au début des années 2000 et a acquis la nationalité française. Depuis l’ouverture de la procédure, il conteste toute participation volontaire aux massacres, soutenant qu’il n’aurait agi, le cas échéant, que sous contrainte.

Plus de trente ans après le génocide perpetre contre les Tutsi au Rwanda en 1994, la justice française est de nouveau appelée à trancher : confirmer la condamnation prononcée en 2023, l’aggraver, l’alléger ou l’infirmer.

Source:CPCR

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