Kigali-Dans le silence feutré des laboratoires d’innovation monétaire, le Rwanda avance à pas mesurés vers une transformation majeure de son architecture financière. La Banque Nationale du Rwanda (BNR) vient de publier les conclusions de son Proof of Concept (PoC) consacré à une éventuelle monnaie numérique de banque centrale (CBDC). Une étape technique en apparence, mais éminemment stratégique dans un pays qui a fait du numérique un pilier de sa modernisation.
Depuis plusieurs années, le Rwanda se positionne comme un laboratoire africain de l’innovation technologique, des services publics dématérialisés aux paiements mobiles. L’exploration d’un franc rwandais numérique s’inscrit dans cette continuité : il ne s’agit pas de céder à un effet de mode mondial, mais d’évaluer, de manière pragmatique, l’utilité d’un tel instrument pour l’économie nationale.
Le rapport de la BNR met en lumière des résultats jugés « encourageants ». Les tests ont permis de simuler des transactions en ligne instantanées, sécurisées et traçables, mais aussi – fait notable dans un contexte africain où la connectivité demeure inégale – des paiements hors ligne. Grâce à des cartes à puce et des dispositifs dédiés, des échanges de valeur ont pu être réalisés sans connexion Internet active, avant synchronisation ultérieure du système. Une fonctionnalité qui, si elle était confirmée à grande échelle, pourrait répondre aux réalités des zones rurales et des régions à faible couverture réseau.
« Les tests ont démontré la capacité du système à traiter des paiements en ligne et hors ligne de manière sécurisée et efficace », indique la Banque centrale dans son rapport. L’institution souligne également l’intégration d’un canal USSD, permettant aux utilisateurs de téléphones non intelligents d’accéder au service. « L’intégration du canal USSD renforce l’accessibilité de la CBDC et soutient l’objectif d’inclusion financière », précise le document.
Au-delà des performances techniques, la BNR a cherché à inscrire l’initiative dans un écosystème plus large. Un ideathon national a ainsi réuni fintechs, développeurs et innovateurs afin d’explorer des cas d’usage concrets, allant de la distribution ciblée d’aides publiques à la digitalisation de paiements commerciaux spécifiques. L’enjeu est clair : éviter qu’une future monnaie numérique ne soit perçue comme une simple duplication électronique du cash, et en faire un levier d’efficacité économique.
L’exercice reste toutefois expérimental. La Banque centrale insiste sur la prudence qui guide sa démarche. « Une phase pilote impliquant des utilisateurs réels constituera la prochaine étape afin d’évaluer les aspects réglementaires, opérationnels et techniques avant toute décision finale », souligne le rapport. Autrement dit, le passage du laboratoire au marché ne sera ni automatique ni précipité.
Car derrière la promesse technologique se dessinent des questions structurelles. Comment garantir la protection des données des utilisateurs ? Quel équilibre trouver entre traçabilité des transactions et respect de la vie privée ? Comment préserver la stabilité du système bancaire si une part significative des dépôts migrent vers un portefeuille numérique garanti par la Banque centrale ? Autant de défis auxquels les autorités monétaires mondiales sont confrontées, de l’Europe à l’Asie, et auxquels Kigali entend répondre à son rythme.
Pour le Rwanda, l’enjeu dépasse la simple innovation financière. Une CBDC bien conçue pourrait réduire les coûts de transaction, fluidifier les échanges internes, renforcer la transparence dans la distribution des fonds publics et consolider la crédibilité du pays comme hub technologique régional. Elle pourrait aussi, à terme, faciliter les paiements transfrontaliers dans une région engagée vers une intégration économique plus poussée.
Le rapport du Proof of Concept ne scelle pas encore l’avènement d’un franc numérique. Mais il confirme une chose : à Kigali, la transformation monétaire n’est plus une hypothèse théorique. Elle est devenue un chantier stratégique, méthodiquement exploré, où innovation et prudence avancent de concert.