Dans les plaines ensoleillées de l’est du Rwanda, l’agriculture reste suspendue au rythme incertain des saisons. A Nyagatare, un chantier cristallise désormais les espoirs : le Muvumba Multipurpose Dam. Plus qu’un barrage, l’infrastructure se veut un levier de transformation économique pour un district où la terre demeure le principal capital.
« Notre population est agricole à 66 %. Dès que la petite saison des pluies commence, tout le monde est aux champs », rappelle le maire, Henry KAKOOZA. A ces cultivateurs s’ajoutent 39 % d’éleveurs, signe d’une économie encore fortement dépendante des aléas climatiques. Dans ce territoire frontalier, vaste et fertile mais exposé au stress hydrique, la maîtrise de l’eau est devenue un impératif stratégique.

Pour les autorités locales, le projet dépasse la seule dimension technique. « Nous avons été élus par la population, nous devons aller à sa rencontre et l’écouter », explique Kabagambe Wilson, président du Conseil du district. « Nous voulons qu’ils comprennent les potentialités du projet et qu’ils s’y préparent dès maintenant », insiste-t-il, convaincu que l’adhésion communautaire conditionnera la réussite du chantier et le développement tous azimuts.
13 000 hectares irrigués : une rupture agricole
A terme, 13 000 hectares seront irrigués. La première phase couvrira 3 000 hectares, avant une extension de 10 000 hectares supplémentaires. Une mutation décisive dans une région où l’agriculture demeure largement saisonnière. La disponibilité permanente de l’eau devrait permettre la multiplication des cycles culturaux, l’amélioration des rendements et une diversification accrue des productions.
En attendant l’achèvement complet des infrastructures, Le district continue de soutenir des solutions transitoires. « Le citoyen qui en a besoin passe par son secteur, l’Etat l’accompagne », précise le maire à propos des équipements d’irrigation individuels encore subventionnés.

Le barrage prévoit également la distribution de 55 000 mètres cubes d’eau potable par jour, afin de répondre aux besoins domestiques et d’anticiper l’expansion urbaine et industrielle.
Energie, industrie et électrification totale
L’ambition énergétique complète l’architecture du projet. Une centrale hydroélectrique intégrée viendra renforcer l’approvisionnement local, à l’heure où Kigali fait de l’industrialisation un moteur de croissance. Déjà, 3 500 ménages ont été raccordés au réseau électrique. « Mais l’objectif est clair : avec les projets en cours et celui qui démarre en septembre, nous devons achever l’électrification de tous les foyers », affirme le maire Kakooza. L’accès universel à l’électricité est présenté comme un préalable à l’essor de l’entrepreneuriat et de l’agro-transformation.

Le district met également en avant ses performances administratives. Selon le maire Kakooza Henry, 82 % des 122 contrats de performance annuels (imihigo) sont déjà exécutés. « A ce stade, nous n’avons pas de difficultés majeures », assure l’édile.
L’infrastructure alimentera par ailleurs la future zone industrielle en eau et en énergie, créant les conditions d’un écosystème productif intégré.
Des retombées sociales tangibles

Sur le terrain, les effets se mesurent déjà à l’échelle individuelle. Emmanuel Nsabimana, ouvrier sur le chantier, évoque un revenu journalier passé d’environ 1 000 francs rwandais dans des emplois précaires à près de 2 550 francs selon les heures travaillées. Grâce à son premier salaire, il a loué un champ pour son épouse et envisage d’acquérir du petit bétail. « Ce travail va changer ma vie. Je vais construire ma maison et nous pourrons cultiver sans attendre la pluie », confie-t-il.

Même trajectoire ascendante pour Kamaliza Hadjara, employée depuis un an sur le site. Elle affirme avoir acheté un terrain et du bétail, consolidant son autonomie économique. Au-delà des indicateurs macroéconomiques, le chantier commence ainsi à redessiner des destins.
Une transformation à encadrer
Pour l’économiste Semana Emmanuel, la réussite ne dépendra pas uniquement de l’infrastructure : « Le défi sera désormais d’accompagner cette transformation : formation des agriculteurs, accès au crédit, organisation des coopératives et intégration dans les chaînes de valeur. Sans cet écosystème, l’infrastructure risque de ne pas produire tout son effet multiplicateur. »
A Nyagatare, cependant, l’optimisme prévaut. Pensé comme un complexe polyvalent; irrigation, eau potable, énergie et potentiel touristique , le barrage ambitionne de convertir l’eau en richesse durable. Dans cette partie orientale du Rwanda longtemps perçue comme périphérique, le projet symbolise une nouvelle centralité : celle d’un territoire déterminé à transformer ses ressources naturelles en moteur de prospérité.
Par UWAMALIYA Mariette