Portée par l’essor du mobile, l’innovation des fintech et la mise en place d’infrastructures publiques numériques, l’inclusion financière progresse rapidement en Afrique. Réunis à Kigali lors de l’Inclusive FinTech Forum 2026, banquiers, régulateurs et entrepreneurs ont plaidé pour une coopération renforcée afin d’étendre l’accès aux services financiers à des millions d’Africains encore exclus du système bancaire.
Une révolution silencieuse
L’Afrique connaît l’une des mutations financières les plus rapides au monde. Dans un continent où, pendant longtemps, l’accès aux services bancaires était limité aux grandes villes, la combinaison entre technologie mobile, innovation fintech et infrastructures publiques numériques transforme progressivement le paysage financier.
Aujourd’hui, les banques, les entreprises technologiques et les opérateurs de téléphonie mobile multiplient les partenariats afin de proposer des services financiers accessibles via les téléphones portables. Une évolution majeure dans des économies où la construction d’agences bancaires reste coûteuse et où de nombreuses communautés vivent loin des centres urbains.
Cette dynamique a été largement débattue à Kigali ce mardi 10 mars 2026, lors de l’Inclusive FinTech Forum 2026, devenu en quelques années l’un des rendez-vous majeurs de la finance numérique africaine.
Les limites du modèle bancaire traditionnel
Dans plusieurs pays africains, le modèle classique reposant sur les agences physiques ne suffit plus à répondre aux besoins des populations.
Selon Zahid Mustafa, directeur général de I&M Bank Tanzania, les banques ont été contraintes d’innover pour atteindre les populations non bancarisées.
En Tanzanie, par exemple, environ 44 banques se partagent près de mille agences seulement. Dans un pays à forte population rurale, cette couverture reste largement insuffisante.
Pour contourner cette contrainte, les institutions financières se tournent vers l’agent banking, qui permet à des commerçants locaux d’offrir certains services bancaires, mais surtout vers les solutions numériques accessibles via téléphone mobile.
Le téléphone portable, banque de poche des Africains
La véritable révolution de l’inclusion financière africaine vient de l’intégration des services bancaires dans les téléphones mobiles.
Grâce aux partenariats entre banques, fintech et opérateurs télécoms comme Airtel, des millions d’utilisateurs peuvent aujourd’hui effectuer des paiements, envoyer de l’argent, épargner ou contracter un prêt sans jamais se rendre dans une agence bancaire.
Un exemple illustratif est celui de la plateforme de prêts numériques lancée en Tanzanie par I&M Bank en partenariat avec une fintech et un opérateur télécom. Trois ans après son lancement, le service compte environ six millions d’utilisateurs, dont près de 1,4 million empruntent chaque mois.
La technologie permet ainsi à une institution financière qui servait autrefois quelques dizaines de milliers de clients dans ses agences d’atteindre désormais plusieurs millions d’utilisateurs.
Les infrastructures publiques numériques, colonne vertébrale du système
Au-delà des innovations privées, les experts soulignent que l’inclusion financière repose de plus en plus sur les infrastructures publiques numériques (Digital Public Infrastructure – DPI).
Ces systèmes comprennent, notamment, l’identité numérique, les plateformes de paiement interopérables et les registres de données sécurisés.
Selon Elisee Kamanzi, responsable du développement des entreprises à la Mastercard Foundation, ces infrastructures permettent de réduire les coûts d’accès aux services financiers et d’étendre leur couverture aux zones les plus reculées.
Des organisations internationales comme la Banque mondiale soulignent d’ailleurs que les systèmes d’identité numérique et les plateformes de paiement interopérables jouent un rôle déterminant dans l’inclusion financière, car ils facilitent l’ouverture de comptes, l’authentification des utilisateurs et les transactions sécurisées.
L’importance des partenariats
Pour Sitah Lang’o, responsable régionale pour l’Afrique de l’Est et de l’Ouest au sein de SWIFT, la collaboration entre acteurs du secteur est devenue indispensable.
Les fintech apportent l’innovation et l’analyse des données, les banques fournissent le capital et l’infrastructure financière, tandis que les opérateurs télécoms offrent un accès direct à des millions d’utilisateurs via leurs réseaux mobiles.
Sans ces collaborations, les solutions restent fragmentées et difficiles à déployer à grande échelle.
De l’accès à l’usage réel des services
Cependant, pour les spécialistes de l’inclusion financière, le défi ne consiste plus seulement à ouvrir des comptes bancaires.
Il s’agit désormais d’encourager l’utilisation effective des services financiers afin d’améliorer les conditions de vie des populations.
Agbitor Kwashie, responsable des opérations et des risques chez Accion, rappelle que l’inclusion financière doit permettre aux individus et aux entreprises de développer leurs activités, d’épargner et de mieux gérer les risques.
Selon les données de la Banque mondiale, près de la moitié des adultes d’Afrique subsaharienne disposent aujourd’hui d’un compte financier, souvent mobile , contre seulement 23 % en 2011. Une progression spectaculaire qui témoigne de l’impact des innovations numériques sur le continent.
Kigali, laboratoire africain de la finance numérique
Pour de nombreux observateurs, Rwanda s’impose progressivement comme l’un des laboratoires africains de la transformation numérique.
Grâce à ses investissements dans l’identité numérique, les paiements électroniques et les services publics digitalisés, le pays ambitionne de devenir un hub régional de la fintech.
A mesure que les infrastructures publiques numériques se développent et que les partenariats entre banques, fintech et télécoms se multiplient, l’Afrique pourrait bien réussir là où d’autres régions ont échoué : construire un système financier réellement inclusif, capable d’atteindre chaque citoyen, même dans les zones les plus reculées.