Dans la salle d’audience feutrée de la cour d’appel, le procès de Sosthène Munyemana, ancien médecin-gynécologue rwandais, continue de dérouler l’implacable mécanique de la mémoire et de la justice. L’homme de 69 ans, condamné en décembre 2023 à 24 ans de réclusion criminelle pour génocide et crimes contre l’humanité, revient devant les juges, espérant inverser le cours de l’histoire judiciaire. Mais au fil des audiences, les témoignages d’experts, de chercheurs et d’enquêteurs rappellent la réalité implacable des faits.
Mardi 23 septembre, la cour a entendu successivement un historien, une psychologue, un enquêteur de police judiciaire et Alain Gauthier, figure du Collectif des parties civiles pour le Rwanda (CPCR). Tous ont éclairé, chacun à sa manière, les rouages d’un génocide planifié et les cicatrices qu’il continue de laisser dans les vies et les mémoires.
« Le génocide des Tutsi n’a rien d’une explosion spontanée de violence », a martelé l’historien Florent Piton, spécialiste du Rwanda. « C’est le fruit d’un projet politique mûri de longue date, nourri par une idéologie qui voyait dans les Tutsi des étrangers à éliminer. » Sa voix posée a insisté sur la centralité des autorités locales dans l’exécution des massacres. A Butare, fief de Munyemana, la destitution du préfet le 17 avril 1994 et l’arrivée au pouvoir d’un remplaçant acquis aux extrémistes ont déclenché l’engrenage meurtrier.
La parole s’est ensuite tournée vers la psychologue clinicienne Diana Kolnikoff. Elle a rappelé combien les procès étaient une « re-traumatisation » pour les rescapés : « Les victimes attendent de la justice une reconnaissance. Elles revivent une sidération, mais aussi un espoir : celui que leur souffrance ne soit pas niée. » La cruauté, dit-elle, distingue ces crimes politiques de masse : « Il ne s’agit pas seulement de tuer, mais d’humilier, de détruire l’humanité même de l’autre. »
L’après-midi, Jean-Philippe Reiland, enquêteur de l’Office central de lutte contre les crimes contre l’humanité (OCLCH), a souligné les difficultés des investigations. « Le Rwanda vit encore dans l’histoire du génocide. Chaque enquête impose une vigilance extrême pour ne pas raviver les traumatismes. Mais jamais les autorités judiciaires rwandaises ne nous ont entravés, y compris pour rencontrer des témoins à décharge. » Une précision qui contredisait les insinuations de la défense sur une prétendue absence de liberté des témoins.
Enfin, Alain Gauthier, président du CPCR, a rappelé l’importance du travail de mémoire et la détermination des rescapés et associations à obtenir que justice soit rendue, même trente ans après les faits. « Nous poursuivons ce combat, car l’impunité reste une blessure pour les survivants et une menace pour l’histoire », a-t-il confié.
Face à ces voix, Sosthène Munyemana demeure impassible derrière la vitre du box des accusés. Longtemps surnommé le « boucher de Tumba », il fut décrit par l’accusation comme un notable influent, engagé dans le parti extrémiste MDR-Power et signataire de lettres qui annonçaient la dérive ethno-raciale du pays. Gynécologue respecté à Butare, il avait fui le Rwanda en 1994 pour s’installer à Villeneuve-sur-Lot, où il a exercé comme médecin et mené une carrière discrète, jusqu’à son arrestation et sa mise en accusation.
Aujourd’hui, son passé le rattrape. Condamné en première instance pour avoir participé à l’organisation de barrages, à la diffusion de messages haineux et à la persécution des Tutsi de sa région, il continue de clamer son innocence. Mais le verdict de son appel, attendu d’ici peu, dira si l’ancien médecin peut espérer une atténuation de sa peine ou si la justice française confirmera que l’homme au parcours apparemment ordinaire a bel et bien pris part à l’extraordinaire horreur du génocide.