Claude Muhayimana condamné à 14 ans de réclusion pour complicité de génocide
Il est 19h40 lorsque l’audience reprend. Dans la salle, la tension est palpable. Après plusieurs semaines de débats, de témoignages parfois contradictoires et de plaidoiries serrées, la présidente de la cour se lève pour lire, d’une voix posée, les 80 questions soumises aux jurés. Le verdict est attendu, redouté, scruté.
Au terme de cette lecture méthodique, une ligne de fracture apparaît : l’ancien chauffeur rwandais est acquitté pour les faits relatifs aux massacres perpétrés à l’école de Nyamishaba ainsi que sur les collines de Kisanga, dans l’ancienne préfecture de Kibuye. Mais l’essentiel se joue ailleurs.
Génocide reconnu, responsabilité retenue
À la majorité d’au moins huit voix, la cour reconnaît que le crime de génocide a été commis sur les sites de Karongi et de Gitwa. Même conclusion pour les collines de Bisesero, devenues au fil des années un symbole tragique de la résistance et de l’abandon des Tutsi pourchassés au printemps 1994.
Sur ces trois sites, à savoir Gitwa, Karongi et Bisesero , les jurés estiment que Claude Muhayimana s’est rendu coupable de complicité de génocide. La majorité absolue retient également la qualification de complicité de crimes contre l’humanité, pour des atteintes volontaires à la vie et des atteintes graves à l’intégrité physique et psychique.
Reste la question centrale de la contrainte. La défense avait plaidé l’article 122-2 du code pénal, soutenant que l’accusé aurait agi sous la menace, dans un contexte de terreur généralisée. Là encore, la réponse tombe, nette : non. À chaque site concerné, la cour écarte l’irresponsabilité pénale, estimant que la contrainte invoquée ne saurait exonérer l’accusé.
Bisesero, l’ombre persistante
Le nom de Bisesero traverse le procès comme une cicatrice ouverte. Ces collines de l’ouest rwandais, où des milliers de Tutsi tentèrent de résister pendant des semaines, constituent l’un des épisodes les plus documentés du génocide contre les Tutsi. En retenant la complicité de Claude Muhayimana sur ce site, la cour s’inscrit dans une jurisprudence française de plus en plus ferme en matière de justice universelle.
Car c’est bien en France que s’est tenu ce procès, illustrant la compétence extraterritoriale des juridictions françaises pour juger les auteurs présumés de crimes internationaux lorsque ceux-ci résident sur son territoire.
« La décision vaut mandat de dépôt »
La présidente s’adresse alors directement à l’accusé :”La Cour et les jurés ont considéré qu’il y a eu crime de génocide et crimes contre l’humanité (…) La cour a décidé que Claude Muhayimana ne peut pas bénéficier de la cause d’irresponsabilité pénale prévue par l’article 122-2 du code pénal. “
La sentence tombe : quatorze ans de réclusion criminelle, prononcés à la majorité absolue, pour complicité de génocide et de crimes contre l’humanité commis à Gitwa, Karongi et sur les collines de Bisesero, dans l’ancienne préfecture de Kibuye. La décision vaut mandat de dépôt.
Claude Muhayimana est immédiatement escorté vers le centre pénitentiaire. L’audience est suspendue à 20 heures.
Une mémoire judiciaire en construction
Ce verdict s’inscrit dans une série de procès liés au génocide contre les Tutsi de 1994 jugés en France depuis une dizaine d’années. Ils participent à une lente construction mémorielle et judiciaire, à distance des lieux du crime mais au plus près des rescapés venus témoigner.
La prochaine étape est déjà fixée : l’audience sur les intérêts civils se tiendra le 14 septembre 2026 à 14h30. Elle devra déterminer l’indemnisation des parties civiles, et prolongera, sur le terrain du droit, un travail de vérité qui dépasse le seul cadre pénal.
Au-delà de la peine, c’est une reconnaissance judiciaire supplémentaire des crimes commis à Bisesero, Karongi et Gitwa qui s’est jouée ce soir-là. Une décision qui, pour les survivants, pèse autant que les années prononcées.