A Paris, le procès en appel de Claude Muhayimana interroge la responsabilité des « seconds rôles » du genocide perpétré contre les Tutsi au Rwanda en 1994.
Dans la salle austère de la Cour d’assises de Paris, le silence a parfois le poids des collines de Bisesero. Trente ans après 1994, les récits reviennent par vagues, précis, fragmentés, parfois contradictoires. A la barre : un chauffeur. En jeu : la frontière ténue entre subordination et complicité dans l’un des crimes les plus documentés du XXe siècle.
Claude Muhayimana, ancien employé du Guest House de Kibuye, comparaît en appel après une condamnation à quatorze ans de réclusion pour complicité de génocide et de crimes contre l’humanité. Il conteste avoir agi volontairement. La défense évoque la contrainte, le contexte, la peur.
Mais à l’audience, les mots fissurent les lignes de défense.
Le Daihatsu bleu
L’un des fils conducteurs du procès tient dans un véhicule : un Daihatsu bleu attribué à une personne surnommée « Bongo Bongo ». Selon plusieurs témoins, il aurait servi au transport d’assaillants vers les collines de Bisesero, haut lieu de résistance tutsie.
Un ancien membre des Interahamwe, aujourd’hui repenti, parle d’une voix basse mais ferme : « MUHAYIMANA avait laissé le véhicule du travail, il a pris le véhicule de celui qu’on appelle BONGO BONGO… Ils ont été chargés à bord de ce véhicule et amenés à BISESERO »
Il va plus loin : « Les combattants survivants racontaient les combats de la journée et parlaient de Claude MUHAYIMANA qui conduisait le Daihatsu »
L’accusation y voit un rôle logistique essentiel : transporter des hommes armés vers un site d’extermination. La défense, elle, insiste sur l’absence de preuve directe d’une participation aux tueries elles-mêmes.
« On n’a forcé personne »
Au cœur du débat : la contrainte. Claude Muhayimana affirme avoir agi sous pression. Mais l’’ancien membre des Interahamwe balaie l’argument :« On n’a forcé personne à faire quoi que ce soit. Ça venait de la conscience de chacun »
La phrase résonne. Car juridiquement, tout se joue là : un acte commis sous menace grave et immédiate peut exonérer ou atténuer la responsabilité pénale. Encore faut-il que la contrainte soit établie.
Or le même témoin reconnaît des échanges troublants avec l’accusé après les faits : « Il a voulu que je lui écrive une attestation… Il m’avait demandé de cacher les preuves pour qu’il soit blanchi. Il m’avait même promis beaucoup d’argent »
Puis il ajoute:« Il voulait que je le blanchisse et que je détruise les preuves ».
Mais il admet également avoir signé une lettre favorable : « J’ai dû écrire qu’il n’avait pas participé aux faits… pour ma propre sécurité »
Entre pressions alléguées et rétractations, la crédibilité du témoin devient elle-même objet de procès.
La mémoire des collines
Face aux débats techniques, un témoignage fend l’enceinte judiciaire. Un rescapé de Bisesero,partie civile cité à la demande du Collectif des Parties Civiles pour le Rwanda (CPCR) décrit l’impensable sans pathos, presque à distance.
« Parce qu’au moment où on nous tuait, personne ne pleurait. On essayait de survivre ». Il évoque les attaques répétées, les morts par centaines :« On a tué tellement de personnes… il y a eu peu de rescapés ».
Et ce réveil dans une fosse commune :« Je me suis retrouvé découpé… ma tête avait tellement enflé qu’elle ressemblait à une banane très mûre »
Interrogé sur la présence de l’accusé, il nuance :« Je ne le connaissais pas mais c’est des choses que j’entendais jour après jour »
Dans cette phrase tient toute la complexité du dossier : réputation, rumeur, ou réalité ?
Une mécanique planifiée
L’ancien membre des Interahamwe décrit un système organisé :« Ces choses-là qui ont eu lieu sont des choses qui ont été planifiées ».
Il évoque des réunions préparatoires au Guest House :« Une réunion s’est tenue en date du 15 avril… préparait les attaques qui devaient être menées à l’église ainsi qu’au Home St-Jean ».
Mais il reconnaît aussi :« Il ne pouvait pas être présent… puisqu’il était chauffeur ».
Exécutant périphérique ou maillon indispensable? Dans un génocide, la logistique n’est jamais neutre.
Juger les rouages
Depuis une dizaine d’années, la justice française poursuit plusieurs présumés responsables rwandais au nom de la compétence universelle. Les procès de génocide à Paris ne jugent pas seulement des figures politiques ou militaires. Ils interrogent aussi les « seconds rôles » : chauffeurs, bourgmestres, gendarmes, administrateurs.
La jurisprudence internationale considère qu’apporter une aide substantielle et en connaissance de cause à une entreprise criminelle peut constituer une complicité. Transporter des miliciens vers un site d’extermination , si cela est établi , peut relever de cette qualification. Mais la certitude pénale exige plus que la vraisemblance historique.
Une question suspendue
Au fil des audiences, une interrogation demeure : dans une entreprise d’extermination collective, où commence la responsabilité individuelle ? Claude Muhayimana soutient qu’il n’a fait que conduire. Les parties civiles répondent que, certains jours, conduire revenait à livrer des hommes à la mort. A Paris, les juges devront trancher. Et dans le silence de la salle, l’Histoire attend son verdict.