La justice française a opéré un tournant décisif dans une affaire liée au génocide contre les Tutsi au Rwanda en 1994. L’ancien lieutenant-colonel rwandais Cyprien Kayumba sera finalement jugé devant la cour d’assises spéciale à Paris, après l’annulation d’un non-lieu prononcé en 2025.
Âgé de 71 ans, cet ex-haut gradé de l’armée rwandaise occupait, au moment des faits, un poste stratégique au ministère de la Défense, où il était chargé notamment des commandes et livraisons d’armes. Il est aujourd’hui soupçonné d’avoir contribué, indirectement, à l’approvisionnement en armement utilisé lors des massacres.
Initialement blanchi par une juge d’instruction, Cyprien Kayumba avait bénéficié d’un non-lieu en janvier 2025, faute de preuves jugées suffisantes. Mais cette décision a été contestée par le Parquet national antiterroriste (PNAT), qui réclamait la tenue d’un procès. La cour d’appel de Paris lui a donné raison, estimant que les éléments du dossier justifient un examen approfondi devant une juridiction criminelle.
En conséquence, l’ancien officier devra répondre de complicité de génocide et de crimes contre l’humanité, à une date qui reste à fixer. Il a par ailleurs été placé sous contrôle judiciaire, avec interdiction de quitter le territoire français.
Durant l’enquête, l’accusé a toujours nié toute implication consciente, affirmant qu’il se contentait d’exécuter les ordres de sa hiérarchie, notamment ceux du ministre de la Défense de l’époque. Il soutient également qu’il ignorait la destination finale des armes livrées et leur utilisation dans les massacres.
Une ligne de défense jugée peu convaincante par l’accusation. Selon l’avocat général, même en l’absence d’un engagement idéologique marqué, Cyprien Kayumba aurait apporté un soutien effectif au régime en place dès les premières heures du génocide, notamment après l’attentat du 6 avril 1994 contre l’avion du président Juvénal Habyarimana, événement déclencheur des violences.
L’instruction révèle aussi que l’ancien officier a participé à des réunions de crise de l’état-major et a été envoyé à l’étranger, notamment en France, pour tenter de relancer des contrats d’armement suspendus en pleine période de massacres.
Du côté de la défense, la décision de renvoi devant les assises est vivement contestée. Les avocats de M. Kayumba dénoncent une remise en cause injustifiée d’une longue instruction ayant duré près de vingt-quatre ans, et maintiennent qu’aucune preuve tangible ne démontre son implication dans le projet génocidaire.
À l’inverse, les parties civiles saluent une avancée majeure. Pour le Collectif des parties civiles pour le Rwanda (CPCR), à l’origine de la plainte, ce renvoi constitue une étape importante dans la lutte contre l’impunité, malgré la lenteur persistante des procédures judiciaires.
Plus de trente ans après les faits, ce dossier illustre une nouvelle fois la complexité des poursuites liées au génocide contre les Tutsi, qui a coûté la vie à plus d’un million de personnes et continue de mobiliser la justice internationale.