Par une après-midi calme à Nyamirambo, quartier populaire et animé de la ville de Kigali, Jeanette est assise avec ses frères et sœurs. Devant eux, le téléphone de leur frère décédé brutalement. Il n’a laissé que peu de biens matériels, mais sur son compte de mobile money reposent plus de 600 000 francs rwandais, désormais inaccessibles.
« Nous pensions que la procédure serait simple », raconte-t-elle. « Aller chez MTN, présenter l’acte de décès et récupérer l’argent. Au lieu de cela, on nous a renvoyés vers les tribunaux. Des mois plus tard, après des dépenses en documents et en transport, nous n’avons rien obtenu. Nous avons enterré notre frère, et avec lui, son argent. »
Son témoignage est loin d’être isolé. À travers le pays, de nombreuses familles savent que des sommes parfois vitals, destinées à couvrir les frais funéraires, les frais scolaires ou des dettes médicales, dorment sur des cartes SIM devenues muettes. Pour beaucoup, cet argent semble perdu à jamais.
Des opérateurs liés par la réglementation
Les sociétés de mobile money se défendent toutefois de toute négligence. Un agent du service clientèle de MTN Rwanda explique que la prudence est de mise :
« Nous ne pouvons pas libérer des fonds simplement parce qu’une personne affirme être un proche. Pour éviter la fraude, nous exigeons des documents clairs : acte de décès, résolution du conseil de famille, voire une décision de justice. Sans cela, l’entreprise pourrait être poursuivie pour avoir remis l’argent à un héritier illégitime. »
Une position juridiquement compréhensible, mais qui laisse de nombreuses familles démunies dans des moments déjà marqués par le deuil.
La loi avant l’émotion
La Banque nationale du Rwanda (BNR) insiste, de son côté, sur la nécessité de préserver l’ordre légal. Un responsable de l’institution précise :
« La loi prévoit qu’après cinq ans d’inactivité, les soldes non réclamés soient transférés à la banque centrale. Les familles peuvent toujours les récupérer, à condition de présenter les documents requis. Cette procédure protège les héritiers légitimes et prévient les abus. »
Pour de nombreux citoyens, ces explications restent pourtant théoriques. Les démarches judiciaires, les frais et la complexité administrative constituent des obstacles majeurs, en particulier pour les populations rurales.
Une injustice cachée dans la paperasse ?
Des juristes estiment que le cadre actuel est trop lourd pour le citoyen moyen. Me Juliette Kavaruganda, avocate à Kigali, dénonce un système inadapté :
« Imaginez une veuve dans un village reculé. Elle ne sait même pas par où commencer et n’a pas les moyens de payer un avocat. Le temps qu’elle comprenne la procédure, l’argent est déjà transféré ailleurs. C’est une injustice dissimulée derrière la paperasse. »
À Nyagatare, un agriculteur âgé sourit amèrement lorsqu’on évoque le portefeuille mobile de son père défunt :
« Nous l’avons enterré dignement. Mais nous savons que son téléphone contenait de l’argent. Aujourd’hui, c’est comme s’il avait été enterré avec lui. Hériter d’une vache est plus simple que d’hériter du mobile money, alors que beaucoup de gens ont désormais plus d’argent sur leur téléphone que chez eux. »
Vers une réforme nécessaire
Les appels à une réforme se multiplient. À Muhanga, Jean Bosco Mukunzi estime qu’un passage systématique par les tribunaux est excessif :
« Tout comme les banques permettent de désigner un bénéficiaire ou un proche, les opérateurs de téléphonie devraient autoriser les abonnés à nommer un héritier lors de l’ouverture d’un compte mobile money. »
Dans les zones rurales, la sensibilisation et la proximité administrative sont jugées essentielles. Aline Uwimana, résidente de Nyagatare, plaide pour un rôle accru des autorités locales :
« Les familles n’ont pas les moyens de recourir à des avocats. Si les autorités locales pouvaient vérifier et traiter ces demandes, cela ferait gagner du temps et éviterait que les gens perdent espoir. »
Des experts en droit financier comme Sinamenye Martin soulignent également l’intérêt de s’inspirer des pays voisins. En Ouganda, les familles doivent présenter un acte de décès et des lettres d’administration pour accéder aux fonds mobile money d’un défunt, une procédure parfois longue mais encadrée. Au Kenya, Safaricom permet à un proche enregistré de récupérer le solde M-Pesa sur présentation de documents officiels, avant un éventuel transfert vers l’Autorité des avoirs financiers non réclamés.
Selon Sinamenye Martin, des mécanismes similaires pourraient aider le Rwanda à trouver un équilibre entre sécurité juridique et compassion, afin que l’argent numérique des défunts ne disparaisse pas dans les méandres administratifs.