Quand l’enseignante part en congé, la classe tombe dans le silence

Comment la difficulté du Rwanda à remplacer les enseignantes en congé de maternité affecte discrètement les apprentissages

Par Telesphore KABERUKA

Lorsque l’enseignante Claudine Mukamana a quitté sa classe dans le district de Muhanga en février dernier, elle a laissé derrière elle trente-cinq élèves enthousiastes , et un vide béant.
« Je leur ai dit : “Vous aurez une nouvelle maîtresse pendant quelques semaines” », se souvient-elle. « Mais deux jours plus tard, j’ai reçu des messages de parents demandant pourquoi leurs enfants restaient inactifs en classe. Je me suis sentie coupable, même en allaitant mon nouveau-né. »

Son histoire se répète dans de nombreuses écoles à travers le Rwanda. Dans une école primaire de Muhanga, un directeur raconte ses efforts pour trouver un remplaçant :
« Nous avons envoyé des lettres au district, à la REB, à toute personne susceptible d’aider », dit-il. « On nous a répondu d’attendre le prochain cycle budgétaire. Pendant trois mois, les élèves de Claudine ont dû partager leur enseignant avec une autre classe. »

Dans le district de Gasabo, Josiane Nirere est revenue de son congé de maternité pour trouver ses élèves très en retard.
« Ils avaient perdu leur aisance en lecture. Les collègues ont essayé d’aider, mais tout le monde était débordé. Certains enfants copiaient simplement des notes sans comprendre. »

A Rusizi, l’absence d’une enseignante de sciences a laissé deux classes sans cours pendant presque tout le trimestre.
« Nous avons emprunté un professeur d’études sociales pour enseigner la chimie », confie le directeur. « Il a fait de son mieux, mais il n’était pas formé pour cela. Les élèves ont échoué à l’examen de fin de trimestre. »

Ces histoires illustrent une perte silencieuse mais significative du temps d’apprentissage chaque fois qu’une enseignante prend un congé de maternité.

Un droit protégé, un vide non comblé

Le Rwanda garantit jusqu’à 14 semaines de congé de maternité payé, conformément à la Loi n° 003/2016, révisée par la Loi n° 049/2024, les salaires étant remboursés par la Rwanda Social Security Board (RSSB).
« Nous voulons que les mères puissent se rétablir et s’occuper de leur bébé sans inquiétude financière », explique un responsable de la RSSB. « Mais le remplacement du travailleur pendant cette période relève de l’institution employeuse. »

C’est justement à ce niveau que le système se grippe. Les instructions ministérielles prévoient que les districts recrutent des enseignants temporaires à partir de listes approuvées par la REB, financées par le Ministère des Finances. Mais les fonds arrivent rarement à temps.

« Les directives existent, un Arrêté du Premier ministre a même été publié en 2024 pour combler les lacunes, mais elles ne sont tout simplement pas appliquées. Les responsables d’écoles nomment des remplaçants comme bon leur semble », déplore Mukandayisenga Primitiva, une candidate frustrée de Rusizi qui attend depuis près d’un an.

« L’instruction existe sur papier », admet un directeur d’école à Gasabo. « Le temps que le district reçoive l’argent, l’enseignante est déjà revenue. »

Le vide laissé par l’absence d’un enseignant et l’incapacité du système à le combler rapidement se répercutent sur les classes et les communautés.

Quand les écoles improvisent

Dans une école de Gasabo, une doyenne d’études montre un emploi du temps couvert de flèches.
« Quand deux enseignantes sont parties en congé de maternité en même temps, nous avons redistribué les leçons comme des miettes de pain », dit-elle. « Certains jours, j’ai enseigné sept périodes d’affilée. »

Son collègue Emmanuel Nsabimana ajoute : « On veut soutenir ses collègues, mais on finit épuisé. La planification en souffre, la correction des copies prend du retard , et les élèves en paient le prix. »

Dans le secteur de Shyogwe, la parent Vestine Mukeshimana a vu l’impact directement : « Le niveau de lecture de ma fille a chuté. A la maison, elle me disait : “La maîtresse n’était pas là, une autre est venue, puis est partie.” On ne sait pas qui blâmer : la mère, l’école, ou les deux. »

Les femmes représentent environ 57 % des enseignants du primaire au Rwanda, selon l’Annuaire statistique de l’éducation 2022/2023. Au secondaire, leur part tombe à environ 34 % (d’après la Banque mondiale).

Des études sur la gestion des enseignants soulignent les défis persistants liés au remplacement des enseignantes en congé de maternité, souvent dus à des contraintes budgétaires et à des retards administratifs.

Selon l’étude Time to Teach de l’UNICEF, 12 % des enseignants signalent une réduction hebdomadaire du temps d’enseignement effectif. De son côté, l’UNESCO indique que moins d’un élève sur cinq au primaire atteint le niveau minimal de compétence en lecture et en mathématiques. Même quelques semaines sans enseignant qualifié peuvent creuser un retard important.

Certains vice-maires en charge des affaires sociales  reconnaissent le problème.
« Nous dépendons du transfert de MINECOFIN pour payer les remplaçants », déclare Francine Mukakalisa, vice-maire du district de Rusizi. « Nous avançons dans la bonne direction grâce au Teacher Management Information System (TMIS), mais nous devons attendre la prochaine révision budgétaire. »

Faute de moyens, certaines écoles improvisent : elles engagent des diplômés sans emploi, des bénévoles, ou fusionnent les classes.
« Ce n’est pas durable », estime le directeur d’une école de 1 200 élèves à Muhanga. « Quand un enseignant qualifié part, la qualité baisse ; quand un remplaçant non formé arrive, la discipline aussi. »

Le Vice Maire Mugabo Gilbert/Photo internet
Mugabo Gilbert, Vice‑Maire chargé des affaires sociales à Muhanga / Photo : Internet

Le vice-maire Gilbert Mugabo ajoute :« Les écoles attendent souvent que l’enseignante parte en congé avant de demander un remplaçant, ce qui cause des retards. Nous encourageons des demandes anticipées dès qu’une grossesse est connue pour mieux planifier. Les remplaçants doivent venir de la liste certifiée par la REB. Nous continuons à travailler avec la REB pour que les élèves ne manquent pas de cours. »

A la recherche de solutions durables

Pour les mères, le congé de maternité s’accompagne souvent d’une anxiété professionnelle.
« Je voulais me reposer, mais j’avais peur que mes élèves oublient tout », raconte Josiane Nirere. « A mon retour, j’ai dû réenseigner la moitié du programme. »

« Le Rwanda dispose d’excellentes lois, mais leur mise en œuvre exige une planification budgétaire », souligne Dr Béatrice Uwitonze, chercheuse en genre et éducation.

Le Ministère de l’Education révise actuellement le cadre de remplacement des enseignants afin de le rendre automatique, en reliant les enseignants absents à des remplaçants préapprouvés via le TMIS.

Les experts insistent sur la nécessité d’une planification sensible au genre.
« Si nous pouvons planifier les examens, nous pouvons planifier les grossesses », dit Dr Uwitonze, critiquant au passage le TMIS, existant depuis près de cinq ans sans résultats tangibles.

Lancé en 2021, le TMIS est progressivement optimisé afin de résoudre de manière durable les problèmes liés à l’enseignement
Le TMIS est progressivement optimisé afin de résoudre de manière durable les problèmes liés à l’enseignement

Lancé par la REB et l’UNICEF en 2021, le TMIS vise à connecter automatiquement les remplaçants à la paie. Les responsables reconnaissent que la fonction de remplacement temporaire n’est pas encore totalement intégrée aux systèmes financiers des districts et de la RSSB.
« Il a le potentiel de résoudre les retards », admet un cadre de la REB, « mais il doit d’abord être relié aux plateformes de paie et de remboursement. En attendant, les écoles improvisent. »

L’Arrêté du Premier ministre n° 033/03 du 12 novembre 2024 prévoit expressément le remplacement temporaire des enseignants en congé (article 39). Des règlements antérieurs, publiés au Journal officiel du 16 mars 2020, définissaient déjà la manière dont les remplaçants devaient être recrutés et rémunérés.

Mais les écoles restent coincées entre les exigences politiques et les réalités financières.
Selon le régime de maternité de la RSSB, les employeurs paient d’abord les salaires avant d’obtenir un remboursement, un processus qui peut prendre plusieurs semaines. L’Autorité fiscale du Rwanda (RRA) précise que le fonds de maternité est financé à hauteur de 0,6 % du salaire brut (0,3 % par l’employeur et 0,3 % par l’employé).

Cependant, certaines écoles continuent d’utiliser les fonds de capitation ou les fonds d’alimentation scolaire pour maintenir le personnel.
« On finit par puiser où l’on peut pour garder la classe en activité », confie un directeur.

Tant que le système n’aura pas rattrapé la politique, le congé de maternité restera à la fois un droit et un risque pour les salles de classe rwandaises.

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