Procès pour Génocide au Rwanda: A Butare, les témoins racontent la peur, les fosses et les silences

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Eugène Rwamucyo, un ancien médecin rwandais accusé d'avoir joué un rôle dans le génocide des Tutsi, devant un tribunal parisien qui devrait rendre son verdict dans son procès en appel mercredi 30 octobre 2024 à Paris. Louise Delmotte/AP

Eugène Rwamucyo, un ancien médecin rwandais accusé d'avoir joué un rôle dans le génocide des Tutsi, devant un tribunal parisien qui devrait rendre son verdict dans son procès en appel mercredi 30 octobre 2024 à Paris. Louise Delmotte/AP

Par Telesphore KABERUKA

Au huitième jour du procès en appel du médecin rwandais Eugène Rwamucyo, la cour a entendu quatre témoins aux récits très différents. Un ancien étudiant décrivant un climat de haine avant le génocide, une survivante tutsi évoquant ses proches disparus et les fosses communes, une magistrate défendant l’indépendance de la justice rwandaise, puis un ancien juriste réfugié en France contestant certaines lectures dominantes de l’histoire. Pendant près de dix heures d’audience, les débats ont oscillé entre souvenirs personnels, controverse judiciaire et interprétations du génocide des Tutsi de 1994.

Le premier à comparaître est un ancien médecin du Centre Hospitalier Universitaire de Butare (CHUB) et ancien étudiant de l’accusé à l’Université nationale du Rwanda. Son témoignage plonge la cour dans l’atmosphère qui régnait à Butare avant 1994.

À l’université, raconte-t-il, les tensions se sont installées après l’attaque du FPR en 1990. « La conséquence de ces tensions est une baisse de la confiance que les gens s’accordaient les uns aux autres », explique-t-il. Il évoque aussi les rivalités régionales, affirmant que certains étudiants originaires du Nord se considéraient comme supérieurs aux autres.

Le témoin se souvient également d’une menace reçue à la cantine universitaire : « Un jour, on va tous vous tuer ». Avec le recul, il décrit une « peur diffuse » qui s’installait déjà avant le génocide.

« Les gens ont changé complètement »

Le témoin n’était pas à Butare pendant le génocide mais à Kigali, où il effectuait son stage. Il raconte l’arrivée des premiers blessés dès le 7 avril, puis l’irruption des Interahamwe dans l’hôpital. Il se souvient avoir fui dans la nuit, persuadé qu’il allait mourir. Arrêté à une barrière et pris pour un Tutsi à cause de son apparence physique, il ne doit sa survie qu’à des personnes de son quartier qui attestent qu’il est Hutu.

Interrogé sur la responsabilité des médecins pendant le génocide, son propos est sans ambiguïté. Il insiste sur « la dimension préparée du génocide » et affirme que les gens ont changé « d’une seconde à l’autre ». Pour lui, les fosses communes ne répondaient pas à un impératif sanitaire : elles étaient destinées aux victimes tutsi. « Il n’y avait plus d’éthique, plus de serment d’Hippocrate », déclare-t-il.

Concernant Eugène Rwamucyo lui-même, le témoin le décrit comme un professeur « très sérieux », « professionnel », mais distant, donnant parfois une impression d’arrogance. Il dit n’avoir jamais été témoin de comportements discriminatoires de sa part envers les étudiants tutsi.

Une survivante face aux fosses communes

L’après-midi, une survivante livre un témoignage plus intime. Assistante sociale au Centre universitaire de santé publique de Butare en 1994, elle était mariée à un infirmier et collaborateur de Rwamucyo. Sur sa carte d’identité figurait la mention « Tutsi ».

Elle décrit l’accusé comme « quelqu’un de hautain », qui ne s’adressait pas aux « petites gens » de l’institution. Mais elle ajoute aussitôt : « Je ne sais rien de mauvais à son sujet, mais ce n’est pas une raison pour dire que je suis surprise ».

La témoin raconte ensuite sa survie. Cachée à son domicile de Tumba avec ses enfants et sa sœur, elle échappe à la mort grâce à l’intervention de son mari auprès d’un groupe de tueurs. Ceux-ci lui demandent alors de choisir laquelle des deux femmes doit mourir. Sa sœur sera finalement cachée ailleurs et survivra.

Sur les douze membres de sa famille proche, seuls cinq ont survécu. Son père ainsi que six frères et sœurs ont été tués. Chaque année, le 30 avril, elle retourne dans sa région natale pour honorer leur mémoire. Mais elle ne sait toujours pas où reposent leurs corps.

Interrogée sur les fosses communes, sa réponse est brève mais lourde de sens : ce ne sont pas des sépultures dignes. « C’est même triste », dit-elle.

La justice rwandaise sur le banc des témoins

Avec Elevanie Mukamuganga, inspectrice judiciaire et ancienne membre de la Genocide Fugitives Tracking Unit (GFTU), les débats quittent le terrain du vécu pour celui des institutions.

Pendant près de neuf ans, elle a participé à la recherche de suspects du génocide en fuite à l’étranger. Face aux critiques régulièrement formulées contre la justice rwandaise, elle assure n’avoir jamais observé d’ingérence politique dans son travail.

« Je suis seule avec le témoin », affirme-t-elle lorsqu’elle est interrogée sur les conditions des auditions réalisées par le parquet. Et lorsqu’on lui demande si le ministre de la Justice peut influencer un dossier, elle répond que la loi prévoit uniquement des instructions écrites et qu’elle n’en a jamais reçu en vingt ans de carrière.

Questionnée sur le statut d’Eugène Rwamucyo dans les dossiers du génocide, elle rappelle qu’il était considéré comme une personnalité importante. « C’est un intellectuel, il était important », déclare-t-elle.

« Je n’ai jamais entendu son nom »

La journée se termine avec l’intervention d’Innocent Biruka, juriste retraité vivant à Strasbourg. Son témoignage, long de plus de deux heures, est sans doute le plus controversé de la journée.

Ancien enquêteur pour la défense de l’ex-préfet Joseph Kanyabashi devant le Tribunal pénal international pour le Rwanda, Biruka explique avoir rencontré des centaines de témoins dans plusieurs pays africains après 1999. Pourtant, affirme-t-il, il n’avait jamais entendu parler d’Eugène Rwamucyo avant les poursuites engagées en France.

« Je n’ai jamais entendu son nom », répète-t-il à plusieurs reprises. Plus tard, il nuance toutefois sa position lorsque le président lui fait remarquer qu’il ne connaît pas personnellement l’accusé : « Je ne dis pas que les accusations ne sont pas fondées. Je dis simplement que je n’ai pas entendu son nom parmi les centaines de témoins que j’ai rencontrés. »

Son audition dérive ensuite vers des sujets plus larges : le rôle du FPR, l’attentat contre l’avion du président Juvénal Habyarimana, les responsabilités politiques dans le déclenchement du génocide ou encore les interprétations du discours prononcé à Butare le 19 avril 1994 par Théodore Sindikubwabo.

Alors que plusieurs témoins entendus depuis le début du procès ont expliqué que le mot « travailler » signifiait tuer pendant le génocide, Biruka rejette cette interprétation. « Je ne peux pas interpréter ça comme ça », affirme-t-il. « Les gens avaient faim. Il ne faut pas écarter l’appel des gens à travailler pour vivre. »

Une bataille autour des archives gacaca

La journée s’achève enfin sur une querelle procédurale autour des juridictions gacaca ayant condamné Eugène Rwamucyo au Rwanda. La défense conteste l’authenticité de certains documents et plaide le faux. L’accusé lui-même prend la parole pour dénoncer ce qu’il considère comme des incohérences de dates, de témoignages et d’écriture dans les archives produites devant la cour.

Le président annonce alors que le prochain témoin sera entendu sur cette question afin d’éclaircir les contestations soulevées par la défense. Après une journée marquée par les souvenirs de survivants, les débats se déplacent désormais vers la fiabilité des preuves documentaires, un terrain où se joue aussi une partie essentielle de ce procès en appel.

Au terme de cette huitième journée d’audience, les jurés ont surtout entendu des récits divergents sur le Rwanda de 1994, bien davantage que sur Eugène Rwamucyo lui-même. L’ancien médecin et enseignant universitaire, condamné en première instance à vingt-sept ans de réclusion criminelle pour complicité de génocide, complicité de crimes contre l’humanité et participation à une entente en vue de la préparation de ces crimes, continue de contester toute implication dans les massacres perpétrés contre les Tutsi à Butare. Alors que les déb ats s’orientent désormais vers les archives gacaca et les déclarations de l’accusé lui-même, la cour d’assises d’appel devra démêler, au milieu de mémoires antagonistes et de récits parfois contradictoires, ce qui relève du contexte historique et ce qui peut établir, au-delà du doute raisonnable, la responsabilité pénale personnelle d’Eugène Rwamucyo.

Source: CPCPR

 

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