Au procès Rwamucyo, la parole d’une survivante bouleverse la cour
Par Telesphore KABERUKA
Victime de violences sexuelles durant le génocide perpétré contre les Tutsi au Rwanda en 1994, jeudi 2 juillet 2026, une partie civile a livré devant la cour d’assises de Paris un témoignage d’une rare intensité. Son récit, mêlant souffrance, dignité et quête de justice, a dominé la dix-huitième audience du procès en appel d’Eugène Rwamucyo.
Dès les premiers mots, le silence s’est installé dans la salle d’audience. Face à la cour d’assises de Paris, une rescapée du génocide perpétré contre lesTutsi a entrepris de raconter ce qu’elle avait longtemps gardé enfoui. A plusieurs reprises, l’émotion l’a contrainte à interrompre son récit. Puis, après quelques instants, elle reprenait, déterminée à aller jusqu’au bout.
« Je voudrais commencer par ce qui m’est arrivé pendant le génocide. »
La victime raconte comment, en avril 1994, les autorités locales demandent aux Tutsi de se rassembler au marché de Gisagara avant de les conduire sur la colline de Kabuye, sous prétexte de leur assurer une protection.
Cette promesse ne sera qu’un piège.
« Nous espérions qu’ils allaient s’occuper de notre sécurité. »
Très vite, les réfugiés comprennent qu’ils sont encerclés. Depuis les collines environnantes, les assaillants ouvrent le feu. Les jeunes tentent de résister avec des pierres que les enfants leur apportent.
« Nous nous sommes battus pendant une semaine. »
Son récit restitue avec précision le chaos des attaques, les blessés abandonnés, les familles dispersées et l’espoir qui disparaît progressivement.
Quand la violence devient une arme
La suite de son témoignage plonge la cour dans un silence encore plus lourd.
Capturée après sa fuite, la survivante raconte les violences sexuelles qu’elle subit, les humiliations, la torture et la séquestration.
A plusieurs reprises, sa voix se brise.
Elle évoque ensuite les conséquences qui l’accompagnent encore aujourd’hui.
« J’ai souhaité la mort, mais elle n’a pas voulu de moi. »
Contaminée par le VIH à la suite des viols qu’elle dit avoir subis pendant sa captivité, elle explique vivre depuis plus de trente ans avec des douleurs physiques, des traumatismes psychologiques et une grande précarité.« Je suis une cultivatrice mais je ne peux pas cultiver pour nourrir ma famille. Je souffre, ma vie est très dure. », dit-elle.
L’arrivée d’une machine pour faire disparaître les corps
Au fil de sa déposition, le témoin revient également sur un épisode qui intéresse particulièrement la cour.
Alors qu’elle est retenue près d’une barrière surveillée par des Interahamwe(milices hutu), elle raconte avoir vu arriver une machine de chantier accompagnée de deux camions militaires et d’un véhicule transportant plusieurs autorités administratives.
Selon son témoignage, les assaillants présents expliquaient que cette machine était venue pour faire disparaître les nombreux cadavres.
Elle affirme avoir aperçu Eugène Rwamucyo dans le véhicule aux côtés du sous-préfet et du bourgmestre de Ndora.
Interrogée par le président, la victime précise toutefois qu’elle n’a pas assisté directement aux opérations d’ensevelissement, mais qu’elle rapportait ce que les Interahamwe présents disaient autour d’elle.
« Nous pourrions lui accorder notre pardon… »
Questionnée sur ce qu’elle attend de ce procès, la rescapée ne laisse transparaître ni haine ni esprit de vengeance. Elle dit « Je voudrais obtenir justice pour les miens, pour ma vie et celle que j’aurais pu avoir. Je n’ai rien contre Eugène Rwamucyo. Ce qui me fait de la peine, c’est qu’il continue de dire qu’il ne s’est rien passé. »
Puis elle prononce des mots qui marquent profondément l’audience. « Nous pourrions lui accorder notre pardon, s’il était humble. Il pourrait quitter la prison et voir ses enfants, nous on ne peut plus voir nos proches. », dit-elle.
Une parole longtemps gardée sous silence
Interrogée par les avocats des parties civiles, la survivante explique qu’elle n’avait presque jamais raconté publiquement ce qu’elle avait vécu.
« J’ai partagé ça à très peu de gens à la fin du génocide. Je me suis renfermée sur moi, j’ai gardé ma tristesse pour moi. »
A l’issue de cette déposition, l’avocate générale Aude Duret salue son courage avec des mots particulièrement forts.
« Votre vie est infiniment précieuse. »
Elle souligne également que son témoignage vient corroborer d’autres éléments du dossier et contribue à établir la chronologie des opérations d’enfouissement des victimes dans la région de Kabuye.
Une audience dominée par la voix des survivants
Cette dix-huitième journée d’audience a également été marquée par les témoignages de deux autres parties civiles ainsi que par l’audition d’un expert psychiatre chargé d’évaluer Eugène Rwamucyo. Mais c’est incontestablement la parole de cette survivante qui a donné à l’audience sa profondeur humaine.
Pendant plusieurs heures, la cour n’a pas seulement entendu une déposition.
Elle a entendu une vie brisée raconter, avec une dignité remarquable, ce que les années n’ont jamais pu effacer.
Le procès en appel d’Eugène Rwamucyo s’est ouvert mardi 9 juin 2026 à Paris. Le verdict est attendu le 16 juillet, tandis que la cour rendra les motivations de sa décision le 17 juillet 2026.
Deux ans auparavant, le mercredi 30 octobre 2024, Eugène Rwamucyo,67 ans, avait été condamné par la cour d’assises de Paris à 27 ans de réclusion criminelle, notamment pour complicité de génocide et complicité de crimes contre l’humanité.
Son rôle lors de l’enfouissement de dizaines de milliers de cadavres dans les fosses communes de Butare au sud du Rwanda, est longuement discuté lors des audiences. Eugène Rwamucyo était aussi accusé d’avoir participé à l’exécution de blessés et d’avoir incité la population à s’en prendre aux Tutsis lors du génocide perpétré contre les Tutsi au Rwanda en 1994.
Article rédigé sur la base du récit d’audience du CPCR