Génocide au Rwanda: Le procès Rwamucyo sous le feu des témoignages
Par Telesphore KABERUKA
A Paris, la cour d’assises a entendu lundi 29 juin un ancien enquêteur français et une ancienne haute responsable rwandaise. Le premier a défendu la solidité des investigations menées sur le terrain. La seconde a dressé le portrait d’un chercheur passionné, étranger selon elle aux crimes qui lui sont reprochés. Deux récits irréconciliables qui illustrent les lignes de fracture d’un procès où chaque témoignage ravive les controverses sur le génocide contre les Tutsi de 1994.
Dans la salle d’audience, les débats ne se limitent plus à la personnalité d’Eugène Rwamucyo. Ils interrogent désormais la manière dont la justice française a construit, pendant plus de quinze ans, l’un des dossiers les plus sensibles liés au génocide contre les Tutsi au Rwanda en 1994. Lundi, les magistrats ont entendu deux témoins dont les récits, sans se répondre directement, ont dessiné deux visions radicalement opposées de l’affaire.
Le premier est un homme de procédure. David Kermoal, ancien officier de police judiciaire, a participé entre 2009 et 2014 à plusieurs enquêtes françaises visant des suspects rwandais installés en France. Depuis Morlaix, où il intervient en visioconférence, il retrace un travail minutieux mené au fil de vingt-quatre missions au Rwanda.
Pendant plusieurs semaines à chaque déplacement, les enquêteurs auditionnaient témoins et rescapés, photographiaient les lieux de massacres et reconstituaient les événements. Au cœur de cette coopération figurait la Genocide Fugitives Tracking Unit (GFTU), une structure rwandaise chargée de faciliter les investigations.
Face aux interrogations du président, David Kermoal balaie toute idée d’une influence des autorités rwandaises sur le travail des magistrats français.
« Etant en civil, les membres de la GFTU n’exercent pas de pression de l’uniforme », explique-t-il, précisant que les auditions se déroulaient uniquement en présence d’un interprète. Les listes de témoins, insiste-t-il, étaient établies conjointement par les magistrats instructeurs et les enquêteurs français.
Le témoin reconnaît avoir été convoqué par le procureur général de Kigali, impatient de voir les dossiers avancer. Mais il assure que cette rencontre n’avait rien d’une intervention dans une procédure particulière. Selon lui, les autorités rwandaises coopéraient sans interférer dans les enquêtes.
La défense entreprend alors de déconstruire cette présentation. Les avocats multiplient les questions sur les méthodes employées, le rôle exact de la GFTU, les délais de transmission des archives rwandaises, les jugements Gacaca ou encore les conditions dans lesquelles les témoignages ont été recueillis.
Pourquoi ne se souvient-il plus précisément du dossier Rwamucyo ? Pourquoi certaines vérifications n’ont-elles pas été effectuées ? Pourquoi tant de confiance accordée aux autorités locales ?
David Kermoal oppose une réponse simple : il a travaillé sur une dizaine de dossiers rwandais, en plus de nombreuses autres enquêtes criminelles, et il est aujourd’hui retraité. Ce dont il se souvient, dit-il, ce sont les méthodes d’investigation, non chaque détail de chaque affaire.
Face aux échanges parfois tendus, le président rappelle que les arguments développés devant la cour doivent s’appuyer sur les pièces du dossier et respecter le principe du contradictoire.
Quelques heures plus tard, l’atmosphère change complètement.
Depuis Bruxelles apparaît Gaudence Nyirasafari, ancienne directrice de l’Office national de la population (ONAPO), aujourd’hui retraitée. Citée par la défense, elle ne vient pas parler du génocide, mais de celui qu’elle a connu comme jeune médecin au début des années 1990.
Son récit replonge la cour dans le Rwanda de 1992.
« Le docteur RWAMUCYO a terminé ses études à LENINGRAD en 1992 et est rentré directement au Rwanda », raconte-t-elle. En attendant son recrutement à l’Université nationale du Rwanda, il aurait rejoint l’ONAPO pour participer à des recherches consacrées à la démographie, à la santé publique et à l’environnement.
Pendant de longues minutes, l’ancienne directrice décrit le fonctionnement de son institution, les enquêtes nationales sur la population, les programmes de planification familiale et les études sanitaires qui mobilisaient alors des chercheurs de plusieurs disciplines.
Selon elle, Eugène Rwamucyo s’y est rapidement imposé par ses qualités scientifiques.
« Nous avons trouvé quelqu’un qui avait l’esprit d’analyse, de la compréhension des problèmes, qui a un contact facile et très respectueux », affirme-t-elle.
Puis vient le portrait humain.
« C’était un jeune homme épris de justice, qui voulait que justice soit faite et voulait que la vérité soit rétablie autour de cette guerre et des crimes de guerre. Nous avons trouvé quelqu’un d’humaniste, épris de paix, de justice et d’humanité. »
Cette évocation est aussitôt confrontée à un contre-interrogatoire nourri.
Les avocats des parties civiles déplacent le débat vers le propre parcours politique de la témoin. Son appartenance au MRND, sa proximité alléguée avec l’ancien régime, les travaux d’historiens évoquant son rôle dans l’entourage présidentiel deviennent le centre des échanges.
Gaudence Nyirasafari récuse fermement ces analyses.
A propos des ouvrages qui la mettent en cause, elle répond : « Ce sont des inventions qui ne viennent d’aucune réalité. Ils ont un parti pris. »
Lorsque l’expression « Akazu » est évoquée, elle la balaie également.
« Ce mot est un mythe créé au moment où le multipartisme est apparu dans notre pays. Ça ne représente rien du tout, et ça ne correspond pas à la réalité du peuple rwandais. »
Plusieurs questions resteront sans réponse. Interrogée sur certains responsables politiques de l’époque, sur les Interahamwe ou encore sur son entourage personnel, l’ancienne responsable oppose régulièrement qu’elle est venue témoigner uniquement de ce qu’elle connaît d’Eugène Rwamucyo.
L’avocate générale revient finalement sur les conditions dans lesquelles celui-ci avait été recruté à l’ONAPO.
Gaudence Nyirasafari maintient que le médecin avait suivi une procédure ordinaire, sans intervention politique particulière. Elle affirme également n’avoir jamais connu une secrétaire dont le nom figure pourtant dans une précédente déposition du dossier, contestant catégoriquement son existence au sein de l’institution.
Au terme de cette quinzième journée d’audience, une évidence s’impose.
Le procès ne porte plus seulement sur les actes reprochés à Eugène Rwamucyo. Il est devenu le théâtre d’une confrontation plus large entre mémoires, récits et interprétations d’une histoire dont chaque témoin revendique sa propre vérité.
Pour les magistrats, il ne s’agira pourtant pas de départager des mémoires concurrentes, mais d’apprécier, au regard des seules preuves judiciaires, la responsabilité pénale de l’accusé.
Le procès résonne au Rwanda
Au-delà des débats judiciaires qui se poursuivent à Paris, le procès continue de résonner au Rwanda, où les attentes des rescapés demeurent intactes. A Gishamvu, dans le district de Huye, des journalistes partenaires de PAX PRESS sont allés à la rencontre des représentants des victimes afin de recueillir leur perception de cette procédure d’appel et leurs attentes dans leur quête de justice et de mémoire.
Au sein des rescapés de l’ancienne paroisse catholique de Nyumba, l’émotion reste vive. Plusieurs affirment que le Dr Eugène Rwamucyo aurait laissé des victimes encore vivantes parmi les corps transportés vers des fosses communes. A leurs yeux, ce comportement traduirait une profonde absence d’humanité. Ils disent également vivre comme une nouvelle blessure le fait que l’accusé conteste aujourd’hui les faits qui lui sont reprochés.
Ces survivants demandent à la cour d’assises de Paris de rendre une décision qu’ils estiment à la hauteur de la gravité des crimes commis en 1994. Ils accusent le médecin d’avoir participé aux opérations d’enfouissement des victimes, notamment à l’aide d’un engin Caterpillar, dans lequel, selon leurs témoignages, furent jetés des morts, des blessés et des personnes encore en vie. Pour eux, au-delà du verdict attendu, ce procès représente aussi une étape essentielle dans la reconnaissance de leur souffrance et la transmission de la mémoire du génocide contre les Tutsi.
Source: CPCR