Rwamucyo en appel: Ndindiriyimana, le général qui revient à chaque procès du génocide
Par Télesphore KABERUKA
Pour la première fois depuis l’ouverture du procès en appel d’Eugène Rwamucyo devant la Cour d’assises de Paris, les débats ont dépassé le seul cas de l’accusé pour s’intéresser à l’un des personnages les plus controversés de l’histoire judiciaire du génocide contre les Tutsi. En visioconférence depuis la Belgique, l’ancien chef d’état-major de la gendarmerie rwandaise, Augustin Ndindiliyimana, est revenu défendre une lecture des événements de 1994 qu’il porte depuis plus de vingt ans devant différentes juridictions internationales et européennes. Acquitté en appel par le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) après une condamnation en première instance, le général est aujourd’hui l’un des témoins les plus régulièrement appelés par les avocats de la défense dans les procès liés au génocide.
Un témoin qui a rapidement éclipsé l’accusé
Jeudi 25 juin 2026, la treizième journée du procès en appel d’Eugène Rwamucyo a pris une tournure particulière. Après les explications de l’accusé sur les témoignages entendus depuis l’ouverture des débats, tous les regards se sont tournés vers un homme dont le nom revient régulièrement dans les grandes affaires judiciaires liées au génocide contre les Tutsi : Augustin Ndindiliyimana.
Depuis Charleroi, en Belgique, l’ancien chef d’état-major de la gendarmerie est apparu en visioconférence pour témoigner à la demande de la défense. Pendant près de deux heures, il a livré une longue lecture des événements de 1994, rappelant son parcours d’ancien ministre, de chef militaire et d’accusé devant le Tribunal pénal international pour le Rwanda.
Dès ses premiers mots, le ton était donné. « Les événements rwandais sont complexes », a-t-il affirmé, expliquant avoir vécu les faits « de l’intérieur » après avoir occupé plusieurs fonctions gouvernementales entre 1990 et 1994.
Un homme dont le parcours judiciaire reste exceptionnel
Peu de témoins appelés devant les juridictions françaises possèdent un parcours comparable.
En 2011, le TPIR l’avait condamné à 17 ans de prison, notamment pour son rôle présumé dans les crimes commis par des gendarmes. Trois ans plus tard, la Chambre d’appel annulait l’essentiel des condamnations et prononçait son acquittement, estimant que les preuves produites ne permettaient pas d’établir sa responsabilité pénale au-delà du doute raisonnable.
Cette décision n’a toutefois jamais mis fin aux controverses entourant son nom.
Depuis son installation en Belgique, Augustin Ndindiliyimana continue d’intervenir dans les débats publics et judiciaires consacrés au génocide contre les Tutsi. Ses analyses sont régulièrement sollicitées par des équipes de défense dans plusieurs procès ouverts en Europe contre des personnes poursuivies pour leur participation présumée au génocide.
Une lecture des événements qui continue de susciter la controverse
A Paris, l’ancien général n’a pas dérogé à ses positions habituelles.
Interrogé sur le déclenchement des massacres à Butare, il a contesté l’idée selon laquelle le discours prononcé le 19 avril 1994 par le président intérimaire Théodore Sindikubwabo aurait constitué l’élément déclencheur des tueries dans cette préfecture. Selon lui, les violences avaient commencé plusieurs jours auparavant.
Il a également défendu l’expression de « génocide rwandais », estimant que les tragédies de 1994 devaient être appréhendées dans une vision plus large des violences ayant frappé le pays.
Ces déclarations ont immédiatement provoqué des échanges nourris avec les parties civiles et le ministère public.
L’avocate générale lui a rappelé plusieurs décisions du TPIR, selon lesquelles le discours de Sindikubwabo est considéré comme un discours ayant encouragé les massacres à Butare, tandis que la qualification juridique retenue par les juridictions internationales demeure celle de « génocide contre les Tutsi ».
Face à ces rappels, le témoin a maintenu ses positions, tout en précisant qu’il ne se considérait pas comme juriste.
Une stratégie de défense désormais bien connue
Ce n’est pas la première fois que les déclarations d’Augustin Ndindiliyimana occupent une place importante dans un procès relatif au génocide contre les Tutsi.
Depuis plusieurs années, les équipes de défense de différents accusés font régulièrement appel à lui pour apporter un éclairage sur le contexte politique et militaire de la période 1990-1994.
Son témoignage suit souvent une même logique : rappeler le contexte de guerre déclenchée en octobre 1990, évoquer les négociations d’Arusha, souligner les crimes commis contre des civils hutu et défendre une lecture globale des violences.
A l’inverse, les parties civiles et le ministère public rappellent systématiquement les décisions rendues par les juridictions internationales, qui ont établi la planification et l’exécution du génocide contre les Tutsi ainsi que la responsabilité pénale de nombreux responsables politiques et militaires.
Rwamucyo, un accusé presque relégué au second plan
L’audience a également été marquée par la prise de parole d’Eugène Rwamucyo lui-même.
L’ancien médecin a longuement commenté les différents témoignages entendus depuis le début du procès. Il a contesté les accusations portées contre lui, nié avoir appartenu au parti CDR ou entretenu des liens avec les milices Interahamwe, tout en affirmant avoir consacré son action, en 1994, à des opérations sanitaires d’ensevelissement de corps.
Comme lors des audiences précédentes, il a présenté sa propre lecture des événements et insisté sur la complexité de l’histoire rwandaise.
Mais ces explications ont rapidement laissé place au témoignage d’ un ancien collègue de Rwamucyo au Centre universitaire de santé publique de Butare.
Celui-ci a décrit un climat de tensions croissantes avant le génocide, évoquant notamment des menaces et un environnement politique marqué, selon lui, par une haine grandissante contre les Tutsi. Une partie de ses affirmations reposait toutefois sur ce qu’il disait avoir entendu de tiers plutôt que sur des observations personnelles, un point largement exploité par les avocats de la défense lors de leur contre-interrogatoire.
Un procès qui dépasse désormais le cas Rwamucyo
Au fil des audiences, le procès en appel d’Eugène Rwamucyo ne se limite plus à examiner les actes reprochés à un seul homme.
Comme dans plusieurs procès organisés en France au cours des dernières années, les débats deviennent aussi le lieu d’un affrontement entre différentes lectures historiques du génocide contre les Tutsi.
Dans ce face-à-face judiciaire, Augustin Ndindiliyimana apparaît une nouvelle fois comme une figure centrale. Ancien haut responsable de l’État rwandais, ancien accusé puis acquitté par le TPIR, il demeure un témoin recherché par les équipes de défense autant qu’un interlocuteur vivement contesté par les parties civiles.
Son audition de Paris confirme ainsi une réalité devenue récurrente : plus de trente ans après le génocide contre les Tutsi, certains acteurs de cette période continuent d’occuper une place majeure dans les grands procès internationaux, où chaque témoignage ravive les débats sur l’interprétation de l’histoire, sans remettre en cause les faits établis par les juridictions compétentes.
Né dans l’ancienne commune de Nyaruhengeri, dans l’ancienne préfecture de Butare en 1943, Augustin Ndindiliyimana s’engage dans l’armée rwandaise en 1966. Diplômé de l’Académie militaire en 1968, il poursuit sa formation à l’Institut royal supérieur de Défense de Bruxelles entre 1971 et 1974 avant de regagner le Rwanda, où il est affecté au Centre d’instruction de base de Kanombe. En 1975, il participe à la création du Bataillon Para-Commando, dont il devient directeur du renseignement et de la formation, puis rejoint deux ans plus tard l’École supérieure militaire comme instructeur et commandant d’un groupe de stagiaires.
En 1979, il est nommé chef du personnel de l’état-major général de l’armée rwandaise, chargé du recrutement des officiers, sous-officiers et militaires du rang, fonction qu’il occupe jusqu’en 1982. Promu successivement commandant, lieutenant-colonel puis colonel, il poursuit son ascension en occupant plusieurs postes ministériels avant d’être nommé, en juin 1992, chef d’état-major de la gendarmerie rwandaise. C’est à cette fonction qu’il traverse les événements de 1994, avant d’être poursuivi devant le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR), qui le condamne en première instance avant de l’acquitter en appel.
Ce parcours militaire et politique exceptionnel explique pourquoi, plus de trente ans après le génocide contre les Tutsi, il demeure l’un des témoins les plus régulièrement sollicités par les équipes de défense dans les procès de génocide organisés en Europe, même si ses analyses continuent de susciter de vifs débats devant les juridictions.
Eugène Rwamucyo, ancien médecin et enseignant universitaire, condamné en première instance à vingt-sept ans de réclusion criminelle pour complicité de génocide, complicité de crimes contre l’humanité et participation à une entente en vue de la préparation de ces crimes, continue de contester toute implication dans les massacres perpétrés contre les Tutsi à Butare.
Sources:
- CPCR
- https://en.wikipedia.org/wiki/Augustin_Ndindiliyimana