Procès de génocide à Paris: Rwamucyo campe sur son innocence face aux questions de la cour
Eugène Rwamucyo, un ancien médecin rwandais accusé d'avoir joué un rôle dans le génocide des Tutsi, devant un tribunal parisien qui devrait rendre son verdict dans son procès en appel mercredi 30 octobre 2024 à Paris. Louise Delmotte/AP
Par Télesphore KABERUKA
Lors de la vingt-et-unième audience de son procès en appel devant la cour d’assises de Paris, mardi 7 juillet 2026, Eugène Rwamucyo a longuement défendu sa version des faits. Entre contestation des témoignages à charge, remise en cause de l’accusation et justification de ses prises de position en 1994, l’ancien médecin a été soumis à plusieurs heures d’interrogatoire sur son parcours et son rôle pendant le génocide perpétré contre les Tutsi.
Il avait demandé la parole avant même le début de son interrogatoire. Pendant près de deux heures, Eugène Rwamucyo a exposé sa lecture du dossier, dénonçant ce qu’il considère comme un déséquilibre des débats et réaffirmant, sans la moindre nuance, son innocence.
Comme à chacune de ses prises de parole depuis l’ouverture du procès, il commence par rendre hommage aux victimes du génocide perpétré contre les Tutsi avant de s’adresser directement aux parties civiles.
« J’ai fait appel car je suis innocent, et vous avez bien pu le comprendre au cours de ces débats. »
L’accusé explique avoir recensé les différents témoignages entendus depuis le début du procès. Selon lui, quarante-huit témoins auraient été entendus pour l’accusation contre seulement seize pour la défense, un déséquilibre qu’il estime révélateur de la manière dont son dossier est présenté devant la cour.
Une défense construite autour de la contestation
Durant cette première intervention, Eugène Rwamucyo passe en revue plusieurs dépositions qu’il conteste une à une.
Il remet notamment en cause les déclarations de certains témoins ayant affirmé l’avoir connu ou avoir travaillé avec lui, estimant que plusieurs récits comportent des contradictions ou reposent sur des informations acquises après 1994.
« Je ne veux pas dire que ces témoins sont des menteurs, mais comment autant de témoins parlent-ils de choses qui n’ont pas existé ? »
Il revient également sur son rapport sanitaire rédigé au printemps 1994, rejetant l’interprétation selon laquelle il aurait constitué un « inventaire de la mort ».
« Face à cette horreur, j’ai fait ce que j’ai pu. J’ai évité une seconde catastrophe. »
« Je n’étais pas Interahamwe »
Interrogé sur ses engagements politiques et ses relations avec les milices, Eugène Rwamucyo nie toute proximité avec les Interahamwe.
« Je n’étais pas Interahamwe et je ne le serai jamais ! »
Il affirme même avoir craint ces groupes armés et soutient que certains de leurs responsables étaient infiltrés par le Front patriotique rwandais (FPR), une thèse qu’il défend depuis plusieurs années et qu’il réitère devant la cour.
À plusieurs reprises, il présente le FPR comme l’élément central de son analyse des événements ayant conduit au génocide.
« J’ai dénoncé le vainqueur de juillet 1994. Je ne me doutais pas des conséquences. »
Un interrogatoire serré sur son parcours
Lorsque débute l’interrogatoire au fond, le président reprend méthodiquement le parcours personnel de l’accusé.
Ses études en Union soviétique, ses retours réguliers au Rwanda, ses activités universitaires, ses liens avec le MRND, la CDR, l’ONAPO ou encore le Cercle des républicains universitaires sont examinés point par point.
À plusieurs reprises, Eugène Rwamucyo minimise son engagement politique.
« Je n’ai jamais été encarté dans aucun parti. »
Il reconnaît toutefois avoir participé à la création du Cercle des républicains universitaires de Butare, qu’il décrit comme un groupe de réflexion né dans un contexte où il croyait « la nation en danger ».
Le discours du 14 mai 1994 au cœur des débats
L’un des moments les plus attendus de l’audience porte sur son intervention publique du 14 mai 1994 devant le Premier ministre Jean Kambanda.
La cour diffuse l’enregistrement de cette prise de parole avant de demander à l’accusé d’en expliquer le contenu.
Pourquoi n’avoir évoqué ni les massacres visant les Tutsi ni les victimes innocentes ?
Le président insiste.
Eugène Rwamucyo répond qu’il parlait alors sous l’effet de la peur.
« Je n’étais pas conscient, je n’avais pas analysé complètement ce qui s’est passé. J’avais de la peur en moi, la peur des miliciens. »
Questionné sur son appel à l’autodéfense civile, il affirme que son intervention relevait avant tout d’un instinct de survie.
« Je me demandais comment j’allais sortir de ce traquenard. Dans cette prise de parole, je plaide pour moi-même. »
L’attentat du 6 avril, élément central de sa défense
Autre séquence importante de cette audience : l’analyse des événements ayant précédé le génocide.
Pour Eugène Rwamucyo, l’attentat contre l’avion du président Juvénal Habyarimana demeure le facteur déterminant.
« C’est indiscutable ! » répond-il lorsque le président lui demande si cet attentat constitue l’élément déclencheur du génocide des Tutsi.
Il poursuit :
« S’il n’y avait pas eu la guerre du FPR et surtout s’il n’y avait pas eu l’attentat, il n’y aurait pas eu de génocide. »
Le président confronte alors cette analyse à d’autres éléments du dossier, notamment l’installation rapide des barrières, l’assassinat de responsables politiques et les préparatifs des massacres.
L’accusé maintient sa position.
« Celui qui a préparé l’attentat de l’avion, celui-là effectivement il a tout préparé. »
Une ligne de défense inchangée
Tout au long de cette journée d’audience, Eugène Rwamucyo est resté fidèle à la ligne qu’il défend depuis l’ouverture du procès : nier toute participation aux crimes qui lui sont reprochés, contester la crédibilité de plusieurs témoins, expliquer ses prises de position par le contexte de guerre et affirmer que ses interventions relevaient davantage de la peur que d’une adhésion aux violences.
Le procès en appel d’Eugène Rwamucyo s’est ouvert mardi 9 juin 2026 à Paris. Le verdict est attendu le 16 juillet, tandis que la cour rendra les motivations de sa décision le 17 juillet 2026.