Face aux décès liés aux alcools frelatés, Kigali verrouille l’importation de l’éthanol industriel
Des agents de la sécurité nationale procèdent à la saisie et à la destruction de boissons alcoolisées illicites. Les autorités renforcent leur lutte contre les alcools frelatés après plusieurs intoxications mortelles. Photo : Rwanda National Police.
Par Télesphore KABERUKA
Après plusieurs mois marqués par une recrudescence des intoxications provoquées par des boissons alcoolisées frelatées, le Rwanda durcit son dispositif de contrôle. Dans une décision qui témoigne de l’inquiétude des autorités sanitaires, la Rwanda Food and Drugs Authority (Rwanda FDA) a annoncé la suspension, jusqu’à nouvel ordre, des nouvelles autorisations d’importation de l’alcool éthylique industriel, plus connu sous le nom de neutral spirit.
L’annonce, rendue publique le 31 juillet 2026, intervient dans un contexte où les autorités cherchent à enrayer un phénomène devenu une véritable préoccupation de santé publique.
Cette mesure s’appuie sur la loi n°003/2018 portant création de Rwanda FDA, qui confie à l’institution la responsabilité de protéger la santé de la population en réglementant notamment les produits alimentaires, pharmaceutiques et chimiques.
Une réponse à une crise sanitaire grandissante
Si le communiqué de Rwanda FDA reste sobre, le contexte explique la fermeté de la décision. Début juillet, le ministre de la Santé, Dr Sabin Nsanzimana, révélait que 44 personnes avaient perdu la vie entre janvier et juin 2026 après avoir consommé des boissons alcoolisées frelatées, qualifiant la situation d’« épidémie » nécessitant une réponse urgente. Plusieurs victimes ont également souffert de cécité, de lésions cérébrales et d’atteintes graves à différents organes après avoir ingéré des boissons contenant des substances toxiques comme le méthanol, des solvants ou encore des matériaux impropres à la consommation.
Face à cette situation, la Police nationale du Rwanda a lancé, le 20 juillet, la campagne « SI ZO ZAWE, ZANGE » (« S’ils ne sont pas authentiques, je les refuse »). Cette initiative vise à éliminer les boissons produites dans des conditions insalubres ou auxquelles sont ajoutés des produits chimiques dangereux. Selon la Police, certains fabricants clandestins utilisent notamment des produits industriels afin d’augmenter artificiellement le degré d’alcool ou de réduire leurs coûts de production, mettant directement en danger la vie des consommateurs.
Un produit indispensable… mais sensible
Contrairement à ce que pourrait laisser croire la décision de Rwanda FDA, le neutral spirit n’est pas un produit interdit. Il s’agit d’un alcool éthylique hautement purifié qui constitue une matière première essentielle pour plusieurs secteurs industriels.
Les industries pharmaceutiques l’utilisent dans la fabrication de médicaments, de solutions antiseptiques ou de certains extraits médicinaux. Il intervient également dans la production de cosmétiques, de parfums, de produits de laboratoire et de certaines préparations alimentaires. Dans ces usages, il est strictement encadré et répond à des normes de qualité très précises.
Le problème apparaît lorsque ce produit quitte les circuits industriels autorisés pour alimenter des réseaux clandestins de fabrication d’alcool. Son fort degré de pureté permet en effet de produire rapidement des boissons alcoolisées qui échappent à tout contrôle sanitaire. Plus grave encore, certains fabricants y ajoutent d’autres substances toxiques afin d’augmenter artificiellement leur rendement, avec des conséquences parfois mortelles.
Un contrôle déjà renforcé avant cette décision
La suspension des nouvelles autorisations d’importation ne constitue pas une mesure isolée.
En avril 2026, Rwanda FDA avait déjà adopté de nouvelles réglementations sur le contrôle de l’alcool éthylique destiné aux usages industriels, médicaux, de laboratoire et cosmétiques, accompagnées de lignes directrices détaillant les conditions de stockage, de distribution, de traçabilité et d’utilisation de ce produit. Ces textes prévoient notamment des inspections, des mesures correctives, des suspensions d’autorisation et une coopération renforcée avec les services de sécurité lorsque des risques de détournement sont identifiés.
Ces nouvelles dispositions traduisent la volonté des autorités de mieux suivre la circulation de l’éthanol industriel depuis son importation jusqu’à son utilisation finale.
Un phénomène qui dépasse les frontières du Rwanda
Le détournement d’alcool industriel n’est pas propre au Rwanda.
Dans plusieurs pays, les autorités sanitaires mettent régulièrement en garde contre la présence de méthanol ou d’autres substances toxiques dans des boissons contrefaites. La Food and Drug Administration (FDA) des États-Unis rappelle que l’utilisation d’alcool non conforme ou contaminé peut provoquer une intoxication grave, entraînant notamment des lésions neurologiques irréversibles, une perte de la vision, un coma ou le décès. C’est pourquoi elle impose des procédures rigoureuses de contrôle de la qualité de l’éthanol utilisé dans les produits réglementés.