En France, le procès Rwamucyo ravive les fractures de la mémoire rwandaise
Eugène Rwamucyo/ photo sur thegreatlakeseye.com
Par Telesphore KABERUKA
Devant la cour d’assises de Paris, l’ancien médecin rwandais Eugène Rwamucyo, jugé en appel pour génocide et crimes contre l’humanité liés au génocide pérpétré contre les Tutsi, au Rwanda en 1994, a vu se succéder des témoignages radicalement opposés. Entre récits de réunions politiques, accusations sur l’enfouissement de corps et dénonciation d’une « justice des vainqueurs », l’audience de vendredi a mis à nu les profondes divisions qui entourent encore l’histoire du Rwanda.
La journée s’est ouverte avec l’audition de Michel Eyrolle, fonctionnaire de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA). Juriste de formation, il a rappelé qu’au début des années 2000, l’OFPRA avait refusé l’asile à Eugène Rwamucyo en estimant qu’il existait des « raisons sérieuses » de penser qu’il avait pu participer à des crimes visés par la Convention de Genève. Cette décision, a-t-il insisté, relevait du droit de l’asile et « ne constituait pas une preuve pénale de culpabilité ».
Le témoin a évoqué un faisceau d’indices: le nom de Rwamucyo figurait dans des rapports internationaux sur le génocide, parmi les premiers actionnaires de la RTLM et dans des listes établies par les autorités rwandaises après 1996. Il a également souligné que l’intéressé n’avait pas contesté, lors de son entretien à l’OFPRA, sa présence à Butare ni certaines fonctions liées à l’enfouissement des corps.
« On les tuait, c’était l’ordre »
Le moment le plus marquant de l’audience est venu avec le témoignage d’un ancien chauffeur vivant aujourd’hui à Huye, au Rwanda.
Sans prêter serment , comme les témoins cités par la défense sous le pouvoir discrétionnaire du president, il a affirmé avoir connu Eugène Rwamucyo avant le génocide et l’avoir côtoyé dans les rangs de la CDR, parti extrémiste hutu.
Le témoin a décrit des réunions tenues à Butare en 1994, des discours présentant les Tutsi comme des ennemis et l’installation de barrières destinées à les arrêter.
« Si quelqu’un avait la mention Tutsi sur sa carte d’identité, ou un faciès ressemblant à un Tutsi, il ne passait pas », a-t-il déclaré à la barre.
Interrogé sur le sort réservé aux personnes arrêtées, il a répondu sans détour :
« On les tuait, c’était l’ordre qui avait été donné. »
Le témoin, qui a reconnu avoir lui-même participé aux barrières et avoir été condamné par les juridictions gacaca, a expliqué avoir agi après des années de propagande anti-Tutsi et dans un climat d’impunité encouragé par les autorités.
Des accusations sur l’enfouissement des corps
Le témoin a ensuite livré le récit le plus accablant de la journée. Il affirme avoir vu Eugène Rwamucyo superviser des opérations d’enfouissement de corps à Taba, en présence de militaires et de prisonniers.
« Il disait qu’il fallait tous les ramasser et les achever », a soutenu le témoin en parlant des survivants encore vivants parmi les corps.
Selon lui, certains cadavres auraient ensuite été transportés vers la forêt du Musée national ou vers d’autres sites afin d’être abandonnés loin de la ville.
La défense a vigoureusement contesté sa crédibilité, soulignant des contradictions entre ses déclarations récentes et ses aveux devant les gacaca, où il ne citait pas le nom de Rwamucyo. L’avocate de l’accusé est allée jusqu’à lui lancer : « Je pense qu’on vous dicte vos réponses ». Le témoin a maintenu l’ensemble de ses accusations.
La « justice des vainqueurs » selon Patrick Mbeko
L’après-midi a pris une tournure plus politique avec l’audition de Patrick Mbeko, essayiste congolais installé au Canada et auteur du livre Rwanda : malheur aux vaincus.
Le témoin a développé une critique globale des procès liés au génocide contre les Tutsi, estimant que les personnes poursuivies appartenaient presque toujours « au camp qui a perdu la guerre ».
« Le TPIR a institué ce que Carla Del Ponte appelait une justice des vainqueurs », a-t-il affirmé.
Mbeko a également soutenu que l’histoire du génocide était souvent présentée de manière « unilatérale » et que les crimes commis par le Front patriotique rwandais (FPR) n’avaient pas été suffisamment jugés.
Interrogé par la cour, il a reconnu ne jamais s’être rendu au Rwanda et ne pas connaître les détails précis des faits reprochés à Eugène Rwamucyo.
Un ancien responsable de RSF appelle à la prudence
Dernier témoin de la journée : Hervé Deguine, ancien représentant de Reporters sans frontières au Rwanda dans les années 1990.
Tout en rappelant le rôle « énorme » de la RTLM et de la presse extrémiste dans la propagation de la haine anti-Tutsi, il a décrit le Rwanda actuel comme un pays où les enquêtes restent, selon lui, difficiles et où des témoins peuvent subir des pressions.
Sur la participation financière d’Eugène Rwamucyo à la création de la RTLM, il a nuancé :
« Le TPIR a considéré que le simple fait d’avoir souscrit des actions de la RTLM à ses débuts ne constituait pas, en soi, une preuve de culpabilité. »
Un procès sous haute tension mémorielle
Cette quatorzième journée d’audience a illustré l’extrême sensibilité des procès liés au génocide contre les Tutsi, plus de trente ans après les massacres.
D’un côté, des témoins accusent directement Eugène Rwamucyo d’avoir participé à l’organisation des violences et à l’effacement des traces des crimes. De l’autre, des intervenants dénoncent une lecture politique et sélective de l’histoire rwandaise.
Le procès en appel d’Eugène Rwamucyo s’est ouvert mardi 9 juin 2026 à Paris. Il est prévu que 530 parties civiles seront à nouveau représentées lors de ce procès. Le verdict est prévu le 17 juillet prochain.
Deux ans auparavant, le mercredi 30 octobre 2024, l’intellectuel et proche du pouvoir rwandais de l’époque, Eugène Rwamucyo,67 ans, avait été condamné par la cour d’assises de Paris à 27 ans de réclusion criminelle, notamment pour complicité de génocide et complicité de crimes contre l’humanité.