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]]>Lorsqu’une fille mineure est victime de viol, certains auteurs pensent encore qu’un mariage conclu avec leur victime efface le crime. Pourtant, le droit rwandais est sans équivoque : transformer une victime en épouse ne fait pas disparaître l’infraction. Au contraire, cette circonstance aggrave la peine, et le crime reste imprescriptible.
C’est le destin d’Ange Igiraneza (nom anonyme), aujourd’hui âgée de 29 ans, qui illustre cette réalité.
En 2011, alors qu’elle était encore mineure, la jeune fille regagnait son domicile après être allée chercher de l’eau dans le village de Mbare, secteur de Shyogwe, district de Muhanga. A la tombée de la nuit, un voisin l’agresse sexuellement.
Ses parents décident aussitôt de porter plainte. Mais, sous la pression des familles, les poursuites sont abandonnées. La solution retenue est celle que l’on retrouve encore dans certaines communautés : puisque la jeune fille a été « déshonorée », son agresseur doit l’épouser.
Le couple vivra ensemble pendant une dizaine d’années et aura trois enfants.
Puis tout bascule.
L’homme quitte Ange pour une autre femme, laissant derrière lui son épouse et leurs trois enfants dans une grande précarité. Aujourd’hui, Ange survit grâce à de petits travaux agricoles journaliers.
Devant cette situation, Me Jean Bosco Ibambe, rappelle que le temps n’efface pas la responsabilité pénale.
« Beaucoup d’hommes pensent qu’après avoir violé une mineure, il suffit de l’épouser pour éviter la prison. C’est une grave erreur. Si les faits sont établis devant la justice, ils seront poursuivis, même plusieurs années plus tard », explique l’avocat.
Il précise qu’Ange conserve toujours le droit de saisir la justice si elle est en mesure d’apporter les preuves nécessaires.
« Si le tribunal établit qu’elle a été violée alors qu’elle était mineure, son ancien mari encourt une sanction encore plus lourde, précisément parce qu’il l’a ensuite prise pour épouse », insiste-t-il.
Une loi sans ambiguïté
Depuis la révision du Code pénal rwandais, la protection des enfants contre les violences sexuelles a été renforcée.
La loi n° 059/2023, qui modifie le Code pénal, dans son article 123, prévoit que le viol d’un enfant est puni de 20 à 25 ans d’emprisonnement. Lorsque la victime a moins de 14 ans, lorsque les violences entraînent une infirmité permanente ou, fait particulièrement important, lorsque le viol est suivi d’un mariage ou d’une cohabitation assimilée au mariage, la peine devient la réclusion criminelle à perpétuité, sans possibilité d’atténuation. La loi précise également que l’infraction de viol sur enfant est imprescriptible, ce qui signifie qu’elle peut être poursuivie à tout moment, même plusieurs décennies après les faits.

Me Ibambe adresse ainsi un avertissement aux auteurs de ce type d’infractions.
« Qu’ils cessent de croire que le mariage les protège. Le jour où ils comparaîtront devant un tribunal, cette union pourra au contraire constituer une circonstance qui aggrave leur responsabilité pénale. »
Un phénomène qui demeure préoccupant
Le cas d’Ange est loin d’être isolé. Les statistiques du National Institute of Statistics of Rwanda (NISR) montrent que les violences sexuelles contre les enfants demeurent parmi les infractions les plus fréquentes du pays. D’après ces statistiques, en 2023, les services d’enquête ont enregistré 4 978 affaires de viol sur mineur , faisant de cette infraction la quatrième catégorie criminelle la plus courante au Rwanda.
Face à cette situation, le 3 février 2025, le Parquet national (NPPA) a lancé une campagne nationale de sensibilisation rappelant que la lutte contre le viol des enfants est l’affaire de toute la société. Les autorités invitent les familles à dénoncer immédiatement les faits et rappellent que les personnes condamnées pour ces crimes peuvent désormais être consultées dans le registre public des délinquants sexuels.
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]]>The post Trente-deux ans après le génocide, la justice française referme-t-elle le dossier Eugène Rwamucyo ? first appeared on LEMETREDEKOP.
]]>Après six semaines d’un procès scruté des deux côtés de la Méditerranée, la cour d’assises d’appel de Paris a confirmé vendredi la condamnation à vingt-sept ans de réclusion criminelle du médecin rwandais Eugène Rwamucyo. Cette décision peut encore faire l’objet d’un pourvoi devant la Cour de cassation dans les délais prévus par la loi française. Au-delà du destin d’un homme, cet arrêt renforce la place de la France dans la poursuite des auteurs présumés des crimes les plus graves au nom de la compétence universelle.
Dans la salle d’audience de la cour d’assises d’appel de Paris, le silence est lourd lorsque les jurés longtemps attendus prennent place. Depuis plus d’un mois, survivants, historiens, magistrats ,avocats et différents experts ont revisité les cent jours qui ont fait basculer le Rwanda dans l’horreur. Les témoignages se sont succédé, parfois insoutenables. Les cartes de l’ancienne préfecture de Butare ont défilé sur les écrans, tout comme les photographies des fosses communes de Nyumba, de Gishamvu et d’autres sites où des milliers de Tutsi furent exterminés au printemps 1994.
Vendredi 17 juillet, très tard dans la soirée, le président de la cour lit un verdict attendu depuis plusieurs jours.
Eugène Rwamucyo est condamné à vingt-sept ans de réclusion criminelle.
Comme en première instance, la cour le reconnaît coupable de complicité de génocide, de complicité de crimes contre l’humanité et de participation à une entente en vue de préparer ces crimes, rejetant ainsi l’essentiel des arguments développés par sa défense durant le procès en appel.
Le ministère public avait pourtant demandé une peine plus sévère. Deux jours auparavant, les avocats généraux avaient requis trente années de réclusion criminelle, estimant que les débats avaient confirmé le rôle joué par l’ancien médecin dans le dispositif génocidaire mis en place dans l’ancienne préfecture de Butare.
Pour les parties civiles, cette confirmation du jugement constitue un moment historique.
« La justice a parlé. Les victimes ont été entendues », souffle à la sortie de l’audience un représentant des associations de rescapés, entouré de plusieurs survivants venus spécialement du Rwanda.
Dans les couloirs du palais de justice, l’émotion est palpable. Certains rescapés s’étreignent en silence. D’autres laissent couler leurs larmes. Beaucoup disent avoir attendu cette décision pendant plus de trois décennies.
Cette décision n’est toutefois pas encore irrévocable. Conformément au droit français, Eugène Rwamucyo dispose d’un délai de dix jours pour se pourvoir en cassation. Si un tel recours est exercé, la Cour de cassation ne réexaminera pas les faits, mais vérifiera uniquement si la procédure et l’application du droit ont été correctement respectées.
Un médecin devenu accusé de crimes contre l’humanité
L’affaire Eugène Rwamucyo est l’une des plus emblématiques instruites en France au titre de la compétence universelle.
Né en 1959 dans l’ancienne préfecture de Ruhengeri, Eugène Rwamucyo effectue ses études de médecine en Union soviétique avant de revenir enseigner à l’Université nationale du Rwanda à Butare. Selon l’accusation, il est alors proche du Cercle des Républicains (CDR), formation extrémiste qui soutient l’idéologie du « Hutu Power », et apparaît dans plusieurs rassemblements organisés durant le génocide.
Les magistrats français lui reprochent notamment d’avoir participé à la propagande anti-Tutsi, d’avoir encouragé les massacres dans l’ancienne préfecture de Butare et d’avoir pris part aux opérations d’enfouissement des victimes dans des fosses communes, y compris alors que certaines étaient encore vivantes selon plusieurs témoins entendus au procès.
Durant tout le procès, Eugène Rwamucyo a rejeté ces accusations.
A la barre, il a affirmé n’avoir jamais appelé à tuer qui que ce soit, soutenant que sa présence sur certains sites relevait uniquement de préoccupations sanitaires liées aux nombreux cadavres abandonnés à ciel ouvert. Ses avocats ont dénoncé un dossier reposant, selon eux, sur des témoignages parfois contradictoires recueillis de nombreuses années après les faits.
Mais l’accusation a soutenu que la convergence des témoignages, des archives et du contexte historique établissait sa participation consciente à l’entreprise génocidaire.
Pour le parquet général, Eugène Rwamucyo n’était pas un simple universitaire pris dans le chaos de 1994. Il appartenait, selon les magistrats, au cercle des responsables ayant mis leurs compétences et leur influence au service des autorités génocidaires.
Une justice qui continue de remonter le temps
La confirmation en appel de la condamnation d’Eugène Rwamucyo constitue une nouvelle étape dans un dossier judiciaire ouvert il y a plus de quinze ans, depuis son arrestation en France en 2010. Si la décision de la cour d’assises d’appel confirme intégralement le jugement rendu en première instance, elle peut encore faire l’objet d’un pourvoi devant la Cour de cassation avant de devenir irrévocable.
Le médecin rwandais avait été condamné une première fois, le 30 octobre 2024, à vingt-sept ans de réclusion criminelle pour complicité de génocide, complicité de crimes contre l’humanité et participation à une entente en vue de préparer ces crimes. En faisant appel, il espérait obtenir son acquittement. La cour d’assises d’appel de Paris a finalement confirmé sa culpabilité et maintenu la même peine, ouvrant une nouvelle phase de la procédure judiciaire, dans l’attente de savoir si la défense décidera d’exercer un pourvoi en cassation.
Mais, pour les autorités rwandaises, l’affaire Rwamucyo n’est qu’une étape dans une lutte bien plus vaste contre l’impunité. Les récentes arrestations d’Innocent Sebagoyi et de Laurent Nduwayezu illustrent que les enquêtes se poursuivent sur plusieurs continents et que les décennies écoulées n’effacent ni les responsabilités ni les poursuites engagées contre les personnes soupçonnées d’avoir participé au génocide de 1994.
Le 29 juin 2026, à l’occasion de la 32ᵉ commémoration du génocide contre les Tutsi, la Directrice générale de la Justice internationale et de la Coopération judiciaire au ministère rwandais de la Justice, Dr Charity Wibabara, a rappelé l’ampleur de ce défi. Selon les chiffres officiels, le Rwanda a transmis 1 199 demandes internationales d’arrestation visant des suspects de génocide. À ce jour, 63 personnes seulement, soit 5,25 % des individus recherchés, ont été traduites devant la justice. Parmi elles, 32 ont été extradées vers le Rwanda, tandis que 31 autres ont été jugées dans les pays où elles résidaient, en application du principe de compétence universelle.
Ces statistiques révèlent une autre réalité : 1 136 suspects, représentant près de 95 % des personnes visées par des mandats d’arrêt internationaux, demeurent encore hors de portée de la justice.
Pour les survivants de Nyumba, de Gishamvu et de l’ancienne préfecture de Butare, dont certains ont traversé des milliers de kilomètres pour témoigner devant les jurés parisiens, la condamnation d’Eugène Rwamucyo ne fera jamais revenir les disparus. Mais elle constitue une reconnaissance judiciaire de leur parole, longtemps contestée, parfois ignorée.
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]]>Près de trente-deux ans après le génocide contre les Tutsi de 1994, la traque internationale des personnes soupçonnées d’y avoir participé se poursuit. Les autorités judiciaires de l’Allemagne et du Canada viennent d’interpeller deux ressortissants rwandais recherchés depuis plusieurs années par la justice rwandaise pour leur implication présumée dans le génocide et des crimes contre l’humanité.
Dans deux communiqués publiés le 16 juillet 2026, le Parquet national du Rwanda (National Public Prosecution Authority – NPPA) a confirmé l’arrestation d’Innocent Sebagoyi en Allemagne et de Laurent Nduwayezu au Canada, deux procédures distinctes qui illustrent le renforcement de la coopération judiciaire internationale dans la lutte contre l’impunité.
Deux arrestations à quelques jours d’intervalle
Selon le NPPA, Innocent Sebagoyi a été arrêté le 1er juillet 2026 par les autorités judiciaires de la République fédérale d’Allemagne. Cette arrestation fait suite à un acte d’accusation et à un mandat d’arrêt international émis par le Rwanda en 2019.
Quelques jours auparavant, le 22 juin 2026, les autorités canadiennes avaient procédé à l’arrestation de Laurent Nduwayezu, en exécution d’un mandat d’arrêt international délivré par le Rwanda dès 2014, témoignant d’une procédure engagée depuis plus d’une décennie.
Deux anciens responsables visés par des accusations graves
Né le 20 septembre 1967 dans le district de Rutsiro, Innocent Sebagoyi occupait, au moment du génocide contre les Tutsi, les fonctions de bourgmestre adjoint chargé des affaires administratives et juridiques dans l’ancienne commune de Kayove. Le parquet rwandais le soupçonne notamment de génocide, d’extermination comme crime contre l’humanité ainsi que d’incitation directe et publique à commettre le génocide.
Les autorités lui reprochent d’avoir participé aux attaques contre des Tutsi dans plusieurs secteurs de l’ancienne commune de Kayove, notamment celles visant les personnes réfugiées à l’école de Muyange.
De son côté, Laurent Nduwayezu, né en 1958 dans le district de Burera, était chef de la sécurité de BRALIRWA à Gisenyi, dans l’ancienne commune de Rubavu. Il est poursuivi pour génocide, complicité de génocide, complot en vue de commettre le génocide, extermination et meurtre en tant que crimes contre l’humanité.
Le NPPA affirme qu’il aurait participé à plusieurs réunions au cours desquelles des listes de Tutsi destinés à être tués étaient établies, avant de prendre part aux massacres perpétrés dans différentes localités de l’ancienne commune de Rubavu.
La coopération internationale saluée
Le parquet rwandais a salué la collaboration des autorités allemandes et canadiennes, estimant que ces arrestations témoignent d’un engagement croissant de la communauté internationale en faveur de la justice pour les victimes du génocide contre les Tutsi.
Cette coopération judiciaire permet au Rwanda de poursuivre les personnes recherchées, même lorsqu’elles résident à l’étranger, grâce aux mandats d’arrêt internationaux et aux mécanismes d’entraide judiciaire entre Etats.
Une lutte contre l’impunité qui se poursuit
Plus de trois décennies après le génocide contre les Tutsi, les autorités rwandaises continuent de rechercher plusieurs suspects vivant hors du pays. Les arrestations d’Innocent Sebagoyi et de Laurent Nduwayezu viennent rappeler que les enquêtes se poursuivent et que le temps écoulé ne met pas fin aux poursuites engagées contre les personnes soupçonnées d’avoir participé aux crimes de 1994.
Une traque mondiale loin d’être terminée
Les arrestations d’Innocent Sebagoyi et de Laurent Nduwayezu rappellent que la traque des auteurs présumés du génocide contre les Tutsi est loin d’être achevée. Le 29 juin 2026, lors d’une cérémonie organisée par les deux Chambres du Parlement à l’occasion de la 32ᵉ commémoration du génocide contre les Tutsi, la Directrice générale de la Justice internationale et de la Coopération judiciaire au ministère de la Justice, Dr Charity Wibabara, a révélé que le Rwanda avait déjà adressé 1 199 demandes internationales d’arrestation visant des suspects de génocide. Malgré ces efforts, seules 63 personnes, soit 5,25 % des individus recherchés, ont jusqu’à présent été traduites devant la justice. Parmi elles, 32 ont été extradées vers le Rwanda (50,8 % des dossiers traités), tandis que 31 autres ont été poursuivies par les juridictions des pays où elles résidaient (49,2 %), dans le cadre de l’exercice de leur compétence universelle.
Au total, 1 136 suspects, représentant près de 95 % des personnes visées par des demandes d’arrestation internationales, demeurent encore hors de portée de la justice. Un constat qui souligne à la fois les progrès de la coopération judiciaire internationale et l’immensité du travail qui reste à accomplir pour que tous les responsables présumés rendent compte de leurs actes.
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Paris – Le silence qui régnait lundi matin dans la salle de la cour d’assises contrastait avec la violence des mots qui allaient suivre. Pendant près de huit heures, les avocats des parties civiles ont transformé l’audience en une longue plaidoirie pour la mémoire, la vérité et la justice. Face à eux, la défense d’Eugène Rwamucyo a, une nouvelle fois, contesté plusieurs aspects de la procédure et dénoncé une instruction qu’elle juge irrégulière. Entre ces deux visions irréconciliables, la Cour a rejeté les demandes procédurales de la défense avant d’entendre une succession de plaidoiries où se sont affrontées deux lectures diamétralement opposées du dossier.
La journée s’est ouverte avant même les plaidoiries par un premier affrontement procédural. Les avocats d’Eugène Rwamucyo ont contesté la formulation des vingt questions qui seront soumises aux jurés. Maître Philippe Sztulman a demandé leur reformulation, estimant qu’elles ne respectaient pas le Code de procédure pénale et qu’elles comportaient plusieurs imprécisions.
Selon lui, certaines références géographiques devaient être supprimées, la période des faits corrigée et des termes comme « notamment » retirés des questions. « Ma seule boussole, c’est le Code de procédure pénale et la jurisprudence », a-t-il plaidé devant la Cour.
L’avocate générale s’est opposée à ces demandes. Pour elle, les questions « collent au terme d’incrimination » et ne comportent aucune erreur matérielle. Concernant la période d’avril à juillet 1994, elle a rappelé qu’il s’agit de « la période définie pour le crime de génocide contre les Tutsi au Rwanda en 1994 ».
Après une suspension d’audience, le président a rejeté les conclusions de la défense. Modifier les questions reviendrait, selon lui, à « commettre une erreur monumentale », la cour étant liée par l’arrêt de mise en accusation.
Une fois ces débats procéduraux refermés, l’audience a changé de ton.
Les parties civiles ont entrepris de replacer les faits dans leur contexte historique, tout en recentrant les débats sur la responsabilité individuelle de l’accusé.
« Il aura fallu trente-deux ans pour voir Eugène Rwamucyo rendre des comptes », lance d’emblée Maître Paruelle. « Vous êtes seulement ici pour juger des faits commis par une seule personne entre avril et juillet 1994. »
A plusieurs reprises, les avocats ont reproché à la défense de déplacer le débat vers les crimes attribués au Front patriotique rwandais (FPR), alors que, selon eux, seule la participation de l’accusé aux faits visés par l’acte d’accusation doit être examinée.
« Le génocide n’est pas une guerre. Il n’y a pas deux camps qui s’affrontent. Il y a des victimes d’un côté et des bourreaux de l’autre », affirme Maître Smadja, représentant la LICRA.
Les interventions se succèdent et convergent autour d’un même fil conducteur : les fosses communes.
Pour les avocats des victimes, elles ne sont pas seulement des lieux d’inhumation collective, mais constituent une preuve matérielle de l’entreprise génocidaire.
« Les mains que l’on condamne n’ont pas besoin d’être maculées de sang ; elles peuvent être recouvertes de terre et tachées d’encre », déclare Maître Smadja, estimant que la responsabilité d’un organisateur peut être aussi déterminante que celle d’un exécutant.
Les débats prennent alors une dimension plus émotionnelle.
Les avocats racontent les récits des survivants entendus pendant les six semaines d’audience : des familles attirées vers des paroisses où elles pensaient trouver refuge, des enfants cachés sous les corps de leurs proches, des fosses où, selon plusieurs témoignages, certaines victimes étaient encore vivantes lorsque les bulldozers commencèrent à les recouvrir.
Maître Thuan évoque une victime, âgée de sept ans au moment des faits.
« Elle a vu sa mère décapitée devant elle. Chaque soir, elle redescendait vers la rivière pour lui tenir la main. »
Puis vient une autre victime, qui raconte avoir perdu sa sœur et le nouveau-né qu’elle tentait de sauver.
Ces récits, rappellent les parties civiles, ne visent pas seulement à établir des responsabilités pénales. Ils portent aussi la mémoire de milliers de disparus.
« La justice des hommes est faite pour les vivants, mais aussi pour les morts », insiste Maître Paruelle.
Au cœur des plaidoiries apparaît une autre ligne de fracture : celle du négationnisme.
Pour plusieurs avocats, certaines thèses développées au cours des audiences tendraient à relativiser ou brouiller la compréhension du génocide des Tutsi.
« Le négationnisme est le prolongement du génocide », affirme Maître Paruelle.
Maître Sabadotto renchérit :
« La justice ne réécrit pas l’Histoire. Elle qualifie les crimes, établit les responsabilités et empêche que l’entreprise d’effacement réussisse. »
À plusieurs reprises, les représentants des associations Ibuka France, SURVIE, la FIDH, la LICRA ou encore le Collectif des parties civiles pour le Rwanda (CPCR) dénoncent ce qu’ils qualifient de « narratif alternatif » développé par la défense.
Ils rappellent que les jurés ne sont pas appelés à juger l’ensemble de l’histoire du Rwanda mais uniquement les actes reprochés à Eugène Rwamucyo.
« La vraie question n’est pas de savoir s’il y a eu un génocide. La vraie question est de savoir ce qu’a fait Eugène Rwamucyo pendant le génocide », résume Maître Jean Simon.
Les plaidoiries prennent ensuite une dimension presque philosophique.
Maître Delavenne, dans une intervention particulièrement remarquée, construit toute sa démonstration autour d’une image : celle des fosses communes.
« Une fosse n’est jamais un simple trou dans la terre. Une fosse est le dernier acte du génocide. Le meurtre enlève une vie ; la fosse enlève une identité. »
L’avocat raconte son déplacement à Gishamvu, où il a rencontré les survivants.
« On ne revient jamais du Rwanda exactement comme on y est parti », confie-t-il.
Il décrit des collines verdoyantes sous lesquelles reposent encore des centaines de victimes.
« Les hommes mentent parfois. Les archives disparaissent. Les témoins meurent. Mais la terre ne ment jamais. »
Son plaidoyer s’achève par une réflexion sur le rôle même de la justice.
« On creuse des fosses pour cacher ; elles finissent par révéler. On les referme pour imposer le silence ; elles deviennent une parole. »
Pendant toute cette journée, la défense est restée fidèle à la ligne qu’elle défend depuis le début du procès.
Elle conteste plusieurs éléments de l’accusation, critique la formulation des questions soumises aux jurés et estime que les responsabilités individuelles de son client ne sont pas suffisamment distinguées du contexte général du génocide.
Les avocats dénoncent également une lecture qu’ils jugent déséquilibrée de certains documents et réclament des garanties procédurales supplémentaires.
La Cour, de son côté, rejette ces demandes tout en rappelant qu’elle reste liée par l’arrêt de mise en accusation.
Au terme d’une journée marquée par des dizaines de citations, des récits de survivants et de longues démonstrations juridiques, les parties civiles adressent un dernier message aux jurés.
« Vous n’êtes pas des juges ordinaires, lance Maître Laval. La décision que vous rendrez dépassera les frontières de la France. Vous jugez des crimes qui concernent l’humanité tout entière. »
Quelques instants plus tard, le président confirme que le délibéré est fixé au 17 juillet.
La salle se vide lentement.
Dans les rangs des parties civiles, certains échangent à voix basse. D’autres restent silencieux. Trente-deux ans après les massacres, les plaidoiries sont terminées. Désormais, la parole appartient aux jurés.
Agé de 66 ans, Eugène Rwamucyo, médecin de formation et ancien responsable du secteur sanitaire dans la préfecture de Butare durant le génocide contre les Tutsi en 1994, est poursuivi pour génocide, complicité de génocide, crimes contre l’humanité et complicité de crimes contre l’humanité. Il conteste l’ensemble des accusations portées contre lui.
Le 31 octobre 2024, la Cour d’assises de Paris l’avait reconnu coupable et condamné à 27 ans de réclusion criminelle. Estimant cette décision infondée, il a interjeté appel, ouvrant un nouveau procès devant une cour d’assises spécialement composée.
Après plusieurs semaines de débats, d’audition de témoins, d’experts, de survivants et de longues confrontations entre l’accusation et la défense, il appartient désormais aux magistrats et aux jurés de dire si les éléments réunis à l’audience confirment ou non la culpabilité de l’accusé. Une décision très attendue, tant par les parties civiles que par les défenseurs, qui marquera une nouvelle étape dans la longue quête de justice engagée plus de trente ans après le génocide contre les Tutsi au Rwanda.
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]]>Lors de la vingt-et-unième audience de son procès en appel devant la cour d’assises de Paris, mardi 7 juillet 2026, Eugène Rwamucyo a longuement défendu sa version des faits. Entre contestation des témoignages à charge, remise en cause de l’accusation et justification de ses prises de position en 1994, l’ancien médecin a été soumis à plusieurs heures d’interrogatoire sur son parcours et son rôle pendant le génocide perpétré contre les Tutsi.
Il avait demandé la parole avant même le début de son interrogatoire. Pendant près de deux heures, Eugène Rwamucyo a exposé sa lecture du dossier, dénonçant ce qu’il considère comme un déséquilibre des débats et réaffirmant, sans la moindre nuance, son innocence.
Comme à chacune de ses prises de parole depuis l’ouverture du procès, il commence par rendre hommage aux victimes du génocide perpétré contre les Tutsi avant de s’adresser directement aux parties civiles.
« J’ai fait appel car je suis innocent, et vous avez bien pu le comprendre au cours de ces débats. »
L’accusé explique avoir recensé les différents témoignages entendus depuis le début du procès. Selon lui, quarante-huit témoins auraient été entendus pour l’accusation contre seulement seize pour la défense, un déséquilibre qu’il estime révélateur de la manière dont son dossier est présenté devant la cour.
Une défense construite autour de la contestation
Durant cette première intervention, Eugène Rwamucyo passe en revue plusieurs dépositions qu’il conteste une à une.
Il remet notamment en cause les déclarations de certains témoins ayant affirmé l’avoir connu ou avoir travaillé avec lui, estimant que plusieurs récits comportent des contradictions ou reposent sur des informations acquises après 1994.
« Je ne veux pas dire que ces témoins sont des menteurs, mais comment autant de témoins parlent-ils de choses qui n’ont pas existé ? »
Il revient également sur son rapport sanitaire rédigé au printemps 1994, rejetant l’interprétation selon laquelle il aurait constitué un « inventaire de la mort ».
« Face à cette horreur, j’ai fait ce que j’ai pu. J’ai évité une seconde catastrophe. »
« Je n’étais pas Interahamwe »
Interrogé sur ses engagements politiques et ses relations avec les milices, Eugène Rwamucyo nie toute proximité avec les Interahamwe.
« Je n’étais pas Interahamwe et je ne le serai jamais ! »
Il affirme même avoir craint ces groupes armés et soutient que certains de leurs responsables étaient infiltrés par le Front patriotique rwandais (FPR), une thèse qu’il défend depuis plusieurs années et qu’il réitère devant la cour.
À plusieurs reprises, il présente le FPR comme l’élément central de son analyse des événements ayant conduit au génocide.
« J’ai dénoncé le vainqueur de juillet 1994. Je ne me doutais pas des conséquences. »
Un interrogatoire serré sur son parcours
Lorsque débute l’interrogatoire au fond, le président reprend méthodiquement le parcours personnel de l’accusé.
Ses études en Union soviétique, ses retours réguliers au Rwanda, ses activités universitaires, ses liens avec le MRND, la CDR, l’ONAPO ou encore le Cercle des républicains universitaires sont examinés point par point.
À plusieurs reprises, Eugène Rwamucyo minimise son engagement politique.
« Je n’ai jamais été encarté dans aucun parti. »
Il reconnaît toutefois avoir participé à la création du Cercle des républicains universitaires de Butare, qu’il décrit comme un groupe de réflexion né dans un contexte où il croyait « la nation en danger ».
Le discours du 14 mai 1994 au cœur des débats
L’un des moments les plus attendus de l’audience porte sur son intervention publique du 14 mai 1994 devant le Premier ministre Jean Kambanda.
La cour diffuse l’enregistrement de cette prise de parole avant de demander à l’accusé d’en expliquer le contenu.
Pourquoi n’avoir évoqué ni les massacres visant les Tutsi ni les victimes innocentes ?
Le président insiste.
Eugène Rwamucyo répond qu’il parlait alors sous l’effet de la peur.
« Je n’étais pas conscient, je n’avais pas analysé complètement ce qui s’est passé. J’avais de la peur en moi, la peur des miliciens. »
Questionné sur son appel à l’autodéfense civile, il affirme que son intervention relevait avant tout d’un instinct de survie.
« Je me demandais comment j’allais sortir de ce traquenard. Dans cette prise de parole, je plaide pour moi-même. »
L’attentat du 6 avril, élément central de sa défense
Autre séquence importante de cette audience : l’analyse des événements ayant précédé le génocide.
Pour Eugène Rwamucyo, l’attentat contre l’avion du président Juvénal Habyarimana demeure le facteur déterminant.
« C’est indiscutable ! » répond-il lorsque le président lui demande si cet attentat constitue l’élément déclencheur du génocide des Tutsi.
Il poursuit :
« S’il n’y avait pas eu la guerre du FPR et surtout s’il n’y avait pas eu l’attentat, il n’y aurait pas eu de génocide. »
Le président confronte alors cette analyse à d’autres éléments du dossier, notamment l’installation rapide des barrières, l’assassinat de responsables politiques et les préparatifs des massacres.
L’accusé maintient sa position.
« Celui qui a préparé l’attentat de l’avion, celui-là effectivement il a tout préparé. »
Une ligne de défense inchangée
Tout au long de cette journée d’audience, Eugène Rwamucyo est resté fidèle à la ligne qu’il défend depuis l’ouverture du procès : nier toute participation aux crimes qui lui sont reprochés, contester la crédibilité de plusieurs témoins, expliquer ses prises de position par le contexte de guerre et affirmer que ses interventions relevaient davantage de la peur que d’une adhésion aux violences.
Le procès en appel d’Eugène Rwamucyo s’est ouvert mardi 9 juin 2026 à Paris. Le verdict est attendu le 16 juillet, tandis que la cour rendra les motivations de sa décision le 17 juillet 2026.
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Victime de violences sexuelles durant le génocide perpétré contre les Tutsi au Rwanda en 1994, jeudi 2 juillet 2026, une partie civile a livré devant la cour d’assises de Paris un témoignage d’une rare intensité. Son récit, mêlant souffrance, dignité et quête de justice, a dominé la dix-huitième audience du procès en appel d’Eugène Rwamucyo.
Dès les premiers mots, le silence s’est installé dans la salle d’audience. Face à la cour d’assises de Paris, une rescapée du génocide perpétré contre lesTutsi a entrepris de raconter ce qu’elle avait longtemps gardé enfoui. A plusieurs reprises, l’émotion l’a contrainte à interrompre son récit. Puis, après quelques instants, elle reprenait, déterminée à aller jusqu’au bout.
« Je voudrais commencer par ce qui m’est arrivé pendant le génocide. »
La victime raconte comment, en avril 1994, les autorités locales demandent aux Tutsi de se rassembler au marché de Gisagara avant de les conduire sur la colline de Kabuye, sous prétexte de leur assurer une protection.
Cette promesse ne sera qu’un piège.
« Nous espérions qu’ils allaient s’occuper de notre sécurité. »
Très vite, les réfugiés comprennent qu’ils sont encerclés. Depuis les collines environnantes, les assaillants ouvrent le feu. Les jeunes tentent de résister avec des pierres que les enfants leur apportent.
« Nous nous sommes battus pendant une semaine. »
Son récit restitue avec précision le chaos des attaques, les blessés abandonnés, les familles dispersées et l’espoir qui disparaît progressivement.
Quand la violence devient une arme
La suite de son témoignage plonge la cour dans un silence encore plus lourd.
Capturée après sa fuite, la survivante raconte les violences sexuelles qu’elle subit, les humiliations, la torture et la séquestration.
A plusieurs reprises, sa voix se brise.
Elle évoque ensuite les conséquences qui l’accompagnent encore aujourd’hui.
« J’ai souhaité la mort, mais elle n’a pas voulu de moi. »
Contaminée par le VIH à la suite des viols qu’elle dit avoir subis pendant sa captivité, elle explique vivre depuis plus de trente ans avec des douleurs physiques, des traumatismes psychologiques et une grande précarité.« Je suis une cultivatrice mais je ne peux pas cultiver pour nourrir ma famille. Je souffre, ma vie est très dure. », dit-elle.
L’arrivée d’une machine pour faire disparaître les corps
Au fil de sa déposition, le témoin revient également sur un épisode qui intéresse particulièrement la cour.
Alors qu’elle est retenue près d’une barrière surveillée par des Interahamwe(milices hutu), elle raconte avoir vu arriver une machine de chantier accompagnée de deux camions militaires et d’un véhicule transportant plusieurs autorités administratives.
Selon son témoignage, les assaillants présents expliquaient que cette machine était venue pour faire disparaître les nombreux cadavres.
Elle affirme avoir aperçu Eugène Rwamucyo dans le véhicule aux côtés du sous-préfet et du bourgmestre de Ndora.
Interrogée par le président, la victime précise toutefois qu’elle n’a pas assisté directement aux opérations d’ensevelissement, mais qu’elle rapportait ce que les Interahamwe présents disaient autour d’elle.
« Nous pourrions lui accorder notre pardon… »
Questionnée sur ce qu’elle attend de ce procès, la rescapée ne laisse transparaître ni haine ni esprit de vengeance. Elle dit « Je voudrais obtenir justice pour les miens, pour ma vie et celle que j’aurais pu avoir. Je n’ai rien contre Eugène Rwamucyo. Ce qui me fait de la peine, c’est qu’il continue de dire qu’il ne s’est rien passé. »
Puis elle prononce des mots qui marquent profondément l’audience. « Nous pourrions lui accorder notre pardon, s’il était humble. Il pourrait quitter la prison et voir ses enfants, nous on ne peut plus voir nos proches. », dit-elle.
Une parole longtemps gardée sous silence
Interrogée par les avocats des parties civiles, la survivante explique qu’elle n’avait presque jamais raconté publiquement ce qu’elle avait vécu.
« J’ai partagé ça à très peu de gens à la fin du génocide. Je me suis renfermée sur moi, j’ai gardé ma tristesse pour moi. »
A l’issue de cette déposition, l’avocate générale Aude Duret salue son courage avec des mots particulièrement forts.
« Votre vie est infiniment précieuse. »
Elle souligne également que son témoignage vient corroborer d’autres éléments du dossier et contribue à établir la chronologie des opérations d’enfouissement des victimes dans la région de Kabuye.
Une audience dominée par la voix des survivants
Cette dix-huitième journée d’audience a également été marquée par les témoignages de deux autres parties civiles ainsi que par l’audition d’un expert psychiatre chargé d’évaluer Eugène Rwamucyo. Mais c’est incontestablement la parole de cette survivante qui a donné à l’audience sa profondeur humaine.
Pendant plusieurs heures, la cour n’a pas seulement entendu une déposition.
Elle a entendu une vie brisée raconter, avec une dignité remarquable, ce que les années n’ont jamais pu effacer.
Le procès en appel d’Eugène Rwamucyo s’est ouvert mardi 9 juin 2026 à Paris. Le verdict est attendu le 16 juillet, tandis que la cour rendra les motivations de sa décision le 17 juillet 2026.
Deux ans auparavant, le mercredi 30 octobre 2024, Eugène Rwamucyo,67 ans, avait été condamné par la cour d’assises de Paris à 27 ans de réclusion criminelle, notamment pour complicité de génocide et complicité de crimes contre l’humanité.
Son rôle lors de l’enfouissement de dizaines de milliers de cadavres dans les fosses communes de Butare au sud du Rwanda, est longuement discuté lors des audiences. Eugène Rwamucyo était aussi accusé d’avoir participé à l’exécution de blessés et d’avoir incité la population à s’en prendre aux Tutsis lors du génocide perpétré contre les Tutsi au Rwanda en 1994.
Article rédigé sur la base du récit d’audience du CPCR
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]]>A Paris, la cour d’assises a entendu lundi 29 juin un ancien enquêteur français et une ancienne haute responsable rwandaise. Le premier a défendu la solidité des investigations menées sur le terrain. La seconde a dressé le portrait d’un chercheur passionné, étranger selon elle aux crimes qui lui sont reprochés. Deux récits irréconciliables qui illustrent les lignes de fracture d’un procès où chaque témoignage ravive les controverses sur le génocide contre les Tutsi de 1994.
Dans la salle d’audience, les débats ne se limitent plus à la personnalité d’Eugène Rwamucyo. Ils interrogent désormais la manière dont la justice française a construit, pendant plus de quinze ans, l’un des dossiers les plus sensibles liés au génocide contre les Tutsi au Rwanda en 1994. Lundi, les magistrats ont entendu deux témoins dont les récits, sans se répondre directement, ont dessiné deux visions radicalement opposées de l’affaire.
Le premier est un homme de procédure. David Kermoal, ancien officier de police judiciaire, a participé entre 2009 et 2014 à plusieurs enquêtes françaises visant des suspects rwandais installés en France. Depuis Morlaix, où il intervient en visioconférence, il retrace un travail minutieux mené au fil de vingt-quatre missions au Rwanda.
Pendant plusieurs semaines à chaque déplacement, les enquêteurs auditionnaient témoins et rescapés, photographiaient les lieux de massacres et reconstituaient les événements. Au cœur de cette coopération figurait la Genocide Fugitives Tracking Unit (GFTU), une structure rwandaise chargée de faciliter les investigations.
Face aux interrogations du président, David Kermoal balaie toute idée d’une influence des autorités rwandaises sur le travail des magistrats français.
« Etant en civil, les membres de la GFTU n’exercent pas de pression de l’uniforme », explique-t-il, précisant que les auditions se déroulaient uniquement en présence d’un interprète. Les listes de témoins, insiste-t-il, étaient établies conjointement par les magistrats instructeurs et les enquêteurs français.
Le témoin reconnaît avoir été convoqué par le procureur général de Kigali, impatient de voir les dossiers avancer. Mais il assure que cette rencontre n’avait rien d’une intervention dans une procédure particulière. Selon lui, les autorités rwandaises coopéraient sans interférer dans les enquêtes.
La défense entreprend alors de déconstruire cette présentation. Les avocats multiplient les questions sur les méthodes employées, le rôle exact de la GFTU, les délais de transmission des archives rwandaises, les jugements Gacaca ou encore les conditions dans lesquelles les témoignages ont été recueillis.
Pourquoi ne se souvient-il plus précisément du dossier Rwamucyo ? Pourquoi certaines vérifications n’ont-elles pas été effectuées ? Pourquoi tant de confiance accordée aux autorités locales ?
David Kermoal oppose une réponse simple : il a travaillé sur une dizaine de dossiers rwandais, en plus de nombreuses autres enquêtes criminelles, et il est aujourd’hui retraité. Ce dont il se souvient, dit-il, ce sont les méthodes d’investigation, non chaque détail de chaque affaire.
Face aux échanges parfois tendus, le président rappelle que les arguments développés devant la cour doivent s’appuyer sur les pièces du dossier et respecter le principe du contradictoire.
Quelques heures plus tard, l’atmosphère change complètement.
Depuis Bruxelles apparaît Gaudence Nyirasafari, ancienne directrice de l’Office national de la population (ONAPO), aujourd’hui retraitée. Citée par la défense, elle ne vient pas parler du génocide, mais de celui qu’elle a connu comme jeune médecin au début des années 1990.
Son récit replonge la cour dans le Rwanda de 1992.
« Le docteur RWAMUCYO a terminé ses études à LENINGRAD en 1992 et est rentré directement au Rwanda », raconte-t-elle. En attendant son recrutement à l’Université nationale du Rwanda, il aurait rejoint l’ONAPO pour participer à des recherches consacrées à la démographie, à la santé publique et à l’environnement.
Pendant de longues minutes, l’ancienne directrice décrit le fonctionnement de son institution, les enquêtes nationales sur la population, les programmes de planification familiale et les études sanitaires qui mobilisaient alors des chercheurs de plusieurs disciplines.
Selon elle, Eugène Rwamucyo s’y est rapidement imposé par ses qualités scientifiques.
« Nous avons trouvé quelqu’un qui avait l’esprit d’analyse, de la compréhension des problèmes, qui a un contact facile et très respectueux », affirme-t-elle.
Puis vient le portrait humain.
« C’était un jeune homme épris de justice, qui voulait que justice soit faite et voulait que la vérité soit rétablie autour de cette guerre et des crimes de guerre. Nous avons trouvé quelqu’un d’humaniste, épris de paix, de justice et d’humanité. »
Cette évocation est aussitôt confrontée à un contre-interrogatoire nourri.
Les avocats des parties civiles déplacent le débat vers le propre parcours politique de la témoin. Son appartenance au MRND, sa proximité alléguée avec l’ancien régime, les travaux d’historiens évoquant son rôle dans l’entourage présidentiel deviennent le centre des échanges.
Gaudence Nyirasafari récuse fermement ces analyses.
A propos des ouvrages qui la mettent en cause, elle répond : « Ce sont des inventions qui ne viennent d’aucune réalité. Ils ont un parti pris. »
Lorsque l’expression « Akazu » est évoquée, elle la balaie également.
« Ce mot est un mythe créé au moment où le multipartisme est apparu dans notre pays. Ça ne représente rien du tout, et ça ne correspond pas à la réalité du peuple rwandais. »
Plusieurs questions resteront sans réponse. Interrogée sur certains responsables politiques de l’époque, sur les Interahamwe ou encore sur son entourage personnel, l’ancienne responsable oppose régulièrement qu’elle est venue témoigner uniquement de ce qu’elle connaît d’Eugène Rwamucyo.
L’avocate générale revient finalement sur les conditions dans lesquelles celui-ci avait été recruté à l’ONAPO.
Gaudence Nyirasafari maintient que le médecin avait suivi une procédure ordinaire, sans intervention politique particulière. Elle affirme également n’avoir jamais connu une secrétaire dont le nom figure pourtant dans une précédente déposition du dossier, contestant catégoriquement son existence au sein de l’institution.
Au terme de cette quinzième journée d’audience, une évidence s’impose.
Le procès ne porte plus seulement sur les actes reprochés à Eugène Rwamucyo. Il est devenu le théâtre d’une confrontation plus large entre mémoires, récits et interprétations d’une histoire dont chaque témoin revendique sa propre vérité.
Pour les magistrats, il ne s’agira pourtant pas de départager des mémoires concurrentes, mais d’apprécier, au regard des seules preuves judiciaires, la responsabilité pénale de l’accusé.
Le procès résonne au Rwanda
Au-delà des débats judiciaires qui se poursuivent à Paris, le procès continue de résonner au Rwanda, où les attentes des rescapés demeurent intactes. A Gishamvu, dans le district de Huye, des journalistes partenaires de PAX PRESS sont allés à la rencontre des représentants des victimes afin de recueillir leur perception de cette procédure d’appel et leurs attentes dans leur quête de justice et de mémoire.
Au sein des rescapés de l’ancienne paroisse catholique de Nyumba, l’émotion reste vive. Plusieurs affirment que le Dr Eugène Rwamucyo aurait laissé des victimes encore vivantes parmi les corps transportés vers des fosses communes. A leurs yeux, ce comportement traduirait une profonde absence d’humanité. Ils disent également vivre comme une nouvelle blessure le fait que l’accusé conteste aujourd’hui les faits qui lui sont reprochés.
Ces survivants demandent à la cour d’assises de Paris de rendre une décision qu’ils estiment à la hauteur de la gravité des crimes commis en 1994. Ils accusent le médecin d’avoir participé aux opérations d’enfouissement des victimes, notamment à l’aide d’un engin Caterpillar, dans lequel, selon leurs témoignages, furent jetés des morts, des blessés et des personnes encore en vie. Pour eux, au-delà du verdict attendu, ce procès représente aussi une étape essentielle dans la reconnaissance de leur souffrance et la transmission de la mémoire du génocide contre les Tutsi.
Source: CPCR
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Devant la cour d’assises de Paris, l’ancien médecin rwandais Eugène Rwamucyo, jugé en appel pour génocide et crimes contre l’humanité liés au génocide pérpétré contre les Tutsi, au Rwanda en 1994, a vu se succéder des témoignages radicalement opposés. Entre récits de réunions politiques, accusations sur l’enfouissement de corps et dénonciation d’une « justice des vainqueurs », l’audience de vendredi a mis à nu les profondes divisions qui entourent encore l’histoire du Rwanda.
La journée s’est ouverte avec l’audition de Michel Eyrolle, fonctionnaire de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA). Juriste de formation, il a rappelé qu’au début des années 2000, l’OFPRA avait refusé l’asile à Eugène Rwamucyo en estimant qu’il existait des « raisons sérieuses » de penser qu’il avait pu participer à des crimes visés par la Convention de Genève. Cette décision, a-t-il insisté, relevait du droit de l’asile et « ne constituait pas une preuve pénale de culpabilité ».
Le témoin a évoqué un faisceau d’indices: le nom de Rwamucyo figurait dans des rapports internationaux sur le génocide, parmi les premiers actionnaires de la RTLM et dans des listes établies par les autorités rwandaises après 1996. Il a également souligné que l’intéressé n’avait pas contesté, lors de son entretien à l’OFPRA, sa présence à Butare ni certaines fonctions liées à l’enfouissement des corps.
« On les tuait, c’était l’ordre »
Le moment le plus marquant de l’audience est venu avec le témoignage d’un ancien chauffeur vivant aujourd’hui à Huye, au Rwanda.
Sans prêter serment , comme les témoins cités par la défense sous le pouvoir discrétionnaire du president, il a affirmé avoir connu Eugène Rwamucyo avant le génocide et l’avoir côtoyé dans les rangs de la CDR, parti extrémiste hutu.
Le témoin a décrit des réunions tenues à Butare en 1994, des discours présentant les Tutsi comme des ennemis et l’installation de barrières destinées à les arrêter.
« Si quelqu’un avait la mention Tutsi sur sa carte d’identité, ou un faciès ressemblant à un Tutsi, il ne passait pas », a-t-il déclaré à la barre.
Interrogé sur le sort réservé aux personnes arrêtées, il a répondu sans détour :
« On les tuait, c’était l’ordre qui avait été donné. »
Le témoin, qui a reconnu avoir lui-même participé aux barrières et avoir été condamné par les juridictions gacaca, a expliqué avoir agi après des années de propagande anti-Tutsi et dans un climat d’impunité encouragé par les autorités.
Des accusations sur l’enfouissement des corps
Le témoin a ensuite livré le récit le plus accablant de la journée. Il affirme avoir vu Eugène Rwamucyo superviser des opérations d’enfouissement de corps à Taba, en présence de militaires et de prisonniers.
« Il disait qu’il fallait tous les ramasser et les achever », a soutenu le témoin en parlant des survivants encore vivants parmi les corps.
Selon lui, certains cadavres auraient ensuite été transportés vers la forêt du Musée national ou vers d’autres sites afin d’être abandonnés loin de la ville.
La défense a vigoureusement contesté sa crédibilité, soulignant des contradictions entre ses déclarations récentes et ses aveux devant les gacaca, où il ne citait pas le nom de Rwamucyo. L’avocate de l’accusé est allée jusqu’à lui lancer : « Je pense qu’on vous dicte vos réponses ». Le témoin a maintenu l’ensemble de ses accusations.
La « justice des vainqueurs » selon Patrick Mbeko
L’après-midi a pris une tournure plus politique avec l’audition de Patrick Mbeko, essayiste congolais installé au Canada et auteur du livre Rwanda : malheur aux vaincus.
Le témoin a développé une critique globale des procès liés au génocide contre les Tutsi, estimant que les personnes poursuivies appartenaient presque toujours « au camp qui a perdu la guerre ».
« Le TPIR a institué ce que Carla Del Ponte appelait une justice des vainqueurs », a-t-il affirmé.
Mbeko a également soutenu que l’histoire du génocide était souvent présentée de manière « unilatérale » et que les crimes commis par le Front patriotique rwandais (FPR) n’avaient pas été suffisamment jugés.
Interrogé par la cour, il a reconnu ne jamais s’être rendu au Rwanda et ne pas connaître les détails précis des faits reprochés à Eugène Rwamucyo.
Un ancien responsable de RSF appelle à la prudence
Dernier témoin de la journée : Hervé Deguine, ancien représentant de Reporters sans frontières au Rwanda dans les années 1990.
Tout en rappelant le rôle « énorme » de la RTLM et de la presse extrémiste dans la propagation de la haine anti-Tutsi, il a décrit le Rwanda actuel comme un pays où les enquêtes restent, selon lui, difficiles et où des témoins peuvent subir des pressions.
Sur la participation financière d’Eugène Rwamucyo à la création de la RTLM, il a nuancé :
« Le TPIR a considéré que le simple fait d’avoir souscrit des actions de la RTLM à ses débuts ne constituait pas, en soi, une preuve de culpabilité. »
Un procès sous haute tension mémorielle
Cette quatorzième journée d’audience a illustré l’extrême sensibilité des procès liés au génocide contre les Tutsi, plus de trente ans après les massacres.
D’un côté, des témoins accusent directement Eugène Rwamucyo d’avoir participé à l’organisation des violences et à l’effacement des traces des crimes. De l’autre, des intervenants dénoncent une lecture politique et sélective de l’histoire rwandaise.
Le procès en appel d’Eugène Rwamucyo s’est ouvert mardi 9 juin 2026 à Paris. Il est prévu que 530 parties civiles seront à nouveau représentées lors de ce procès. Le verdict est prévu le 17 juillet prochain.
Deux ans auparavant, le mercredi 30 octobre 2024, l’intellectuel et proche du pouvoir rwandais de l’époque, Eugène Rwamucyo,67 ans, avait été condamné par la cour d’assises de Paris à 27 ans de réclusion criminelle, notamment pour complicité de génocide et complicité de crimes contre l’humanité.
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]]>Pour la première fois depuis l’ouverture du procès en appel d’Eugène Rwamucyo devant la Cour d’assises de Paris, les débats ont dépassé le seul cas de l’accusé pour s’intéresser à l’un des personnages les plus controversés de l’histoire judiciaire du génocide contre les Tutsi. En visioconférence depuis la Belgique, l’ancien chef d’état-major de la gendarmerie rwandaise, Augustin Ndindiliyimana, est revenu défendre une lecture des événements de 1994 qu’il porte depuis plus de vingt ans devant différentes juridictions internationales et européennes. Acquitté en appel par le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) après une condamnation en première instance, le général est aujourd’hui l’un des témoins les plus régulièrement appelés par les avocats de la défense dans les procès liés au génocide.
Un témoin qui a rapidement éclipsé l’accusé
Jeudi 25 juin 2026, la treizième journée du procès en appel d’Eugène Rwamucyo a pris une tournure particulière. Après les explications de l’accusé sur les témoignages entendus depuis l’ouverture des débats, tous les regards se sont tournés vers un homme dont le nom revient régulièrement dans les grandes affaires judiciaires liées au génocide contre les Tutsi : Augustin Ndindiliyimana.
Depuis Charleroi, en Belgique, l’ancien chef d’état-major de la gendarmerie est apparu en visioconférence pour témoigner à la demande de la défense. Pendant près de deux heures, il a livré une longue lecture des événements de 1994, rappelant son parcours d’ancien ministre, de chef militaire et d’accusé devant le Tribunal pénal international pour le Rwanda.
Dès ses premiers mots, le ton était donné. « Les événements rwandais sont complexes », a-t-il affirmé, expliquant avoir vécu les faits « de l’intérieur » après avoir occupé plusieurs fonctions gouvernementales entre 1990 et 1994.
Un homme dont le parcours judiciaire reste exceptionnel
Peu de témoins appelés devant les juridictions françaises possèdent un parcours comparable.
En 2011, le TPIR l’avait condamné à 17 ans de prison, notamment pour son rôle présumé dans les crimes commis par des gendarmes. Trois ans plus tard, la Chambre d’appel annulait l’essentiel des condamnations et prononçait son acquittement, estimant que les preuves produites ne permettaient pas d’établir sa responsabilité pénale au-delà du doute raisonnable.
Cette décision n’a toutefois jamais mis fin aux controverses entourant son nom.
Depuis son installation en Belgique, Augustin Ndindiliyimana continue d’intervenir dans les débats publics et judiciaires consacrés au génocide contre les Tutsi. Ses analyses sont régulièrement sollicitées par des équipes de défense dans plusieurs procès ouverts en Europe contre des personnes poursuivies pour leur participation présumée au génocide.
Une lecture des événements qui continue de susciter la controverse
A Paris, l’ancien général n’a pas dérogé à ses positions habituelles.
Interrogé sur le déclenchement des massacres à Butare, il a contesté l’idée selon laquelle le discours prononcé le 19 avril 1994 par le président intérimaire Théodore Sindikubwabo aurait constitué l’élément déclencheur des tueries dans cette préfecture. Selon lui, les violences avaient commencé plusieurs jours auparavant.
Il a également défendu l’expression de « génocide rwandais », estimant que les tragédies de 1994 devaient être appréhendées dans une vision plus large des violences ayant frappé le pays.
Ces déclarations ont immédiatement provoqué des échanges nourris avec les parties civiles et le ministère public.
L’avocate générale lui a rappelé plusieurs décisions du TPIR, selon lesquelles le discours de Sindikubwabo est considéré comme un discours ayant encouragé les massacres à Butare, tandis que la qualification juridique retenue par les juridictions internationales demeure celle de « génocide contre les Tutsi ».
Face à ces rappels, le témoin a maintenu ses positions, tout en précisant qu’il ne se considérait pas comme juriste.
Une stratégie de défense désormais bien connue
Ce n’est pas la première fois que les déclarations d’Augustin Ndindiliyimana occupent une place importante dans un procès relatif au génocide contre les Tutsi.
Depuis plusieurs années, les équipes de défense de différents accusés font régulièrement appel à lui pour apporter un éclairage sur le contexte politique et militaire de la période 1990-1994.
Son témoignage suit souvent une même logique : rappeler le contexte de guerre déclenchée en octobre 1990, évoquer les négociations d’Arusha, souligner les crimes commis contre des civils hutu et défendre une lecture globale des violences.
A l’inverse, les parties civiles et le ministère public rappellent systématiquement les décisions rendues par les juridictions internationales, qui ont établi la planification et l’exécution du génocide contre les Tutsi ainsi que la responsabilité pénale de nombreux responsables politiques et militaires.
Rwamucyo, un accusé presque relégué au second plan
L’audience a également été marquée par la prise de parole d’Eugène Rwamucyo lui-même.
L’ancien médecin a longuement commenté les différents témoignages entendus depuis le début du procès. Il a contesté les accusations portées contre lui, nié avoir appartenu au parti CDR ou entretenu des liens avec les milices Interahamwe, tout en affirmant avoir consacré son action, en 1994, à des opérations sanitaires d’ensevelissement de corps.
Comme lors des audiences précédentes, il a présenté sa propre lecture des événements et insisté sur la complexité de l’histoire rwandaise.
Mais ces explications ont rapidement laissé place au témoignage d’ un ancien collègue de Rwamucyo au Centre universitaire de santé publique de Butare.
Celui-ci a décrit un climat de tensions croissantes avant le génocide, évoquant notamment des menaces et un environnement politique marqué, selon lui, par une haine grandissante contre les Tutsi. Une partie de ses affirmations reposait toutefois sur ce qu’il disait avoir entendu de tiers plutôt que sur des observations personnelles, un point largement exploité par les avocats de la défense lors de leur contre-interrogatoire.
Un procès qui dépasse désormais le cas Rwamucyo
Au fil des audiences, le procès en appel d’Eugène Rwamucyo ne se limite plus à examiner les actes reprochés à un seul homme.
Comme dans plusieurs procès organisés en France au cours des dernières années, les débats deviennent aussi le lieu d’un affrontement entre différentes lectures historiques du génocide contre les Tutsi.
Dans ce face-à-face judiciaire, Augustin Ndindiliyimana apparaît une nouvelle fois comme une figure centrale. Ancien haut responsable de l’État rwandais, ancien accusé puis acquitté par le TPIR, il demeure un témoin recherché par les équipes de défense autant qu’un interlocuteur vivement contesté par les parties civiles.
Son audition de Paris confirme ainsi une réalité devenue récurrente : plus de trente ans après le génocide contre les Tutsi, certains acteurs de cette période continuent d’occuper une place majeure dans les grands procès internationaux, où chaque témoignage ravive les débats sur l’interprétation de l’histoire, sans remettre en cause les faits établis par les juridictions compétentes.
Né dans l’ancienne commune de Nyaruhengeri, dans l’ancienne préfecture de Butare en 1943, Augustin Ndindiliyimana s’engage dans l’armée rwandaise en 1966. Diplômé de l’Académie militaire en 1968, il poursuit sa formation à l’Institut royal supérieur de Défense de Bruxelles entre 1971 et 1974 avant de regagner le Rwanda, où il est affecté au Centre d’instruction de base de Kanombe. En 1975, il participe à la création du Bataillon Para-Commando, dont il devient directeur du renseignement et de la formation, puis rejoint deux ans plus tard l’École supérieure militaire comme instructeur et commandant d’un groupe de stagiaires.
En 1979, il est nommé chef du personnel de l’état-major général de l’armée rwandaise, chargé du recrutement des officiers, sous-officiers et militaires du rang, fonction qu’il occupe jusqu’en 1982. Promu successivement commandant, lieutenant-colonel puis colonel, il poursuit son ascension en occupant plusieurs postes ministériels avant d’être nommé, en juin 1992, chef d’état-major de la gendarmerie rwandaise. C’est à cette fonction qu’il traverse les événements de 1994, avant d’être poursuivi devant le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR), qui le condamne en première instance avant de l’acquitter en appel.
Ce parcours militaire et politique exceptionnel explique pourquoi, plus de trente ans après le génocide contre les Tutsi, il demeure l’un des témoins les plus régulièrement sollicités par les équipes de défense dans les procès de génocide organisés en Europe, même si ses analyses continuent de susciter de vifs débats devant les juridictions.
Eugène Rwamucyo, ancien médecin et enseignant universitaire, condamné en première instance à vingt-sept ans de réclusion criminelle pour complicité de génocide, complicité de crimes contre l’humanité et participation à une entente en vue de la préparation de ces crimes, continue de contester toute implication dans les massacres perpétrés contre les Tutsi à Butare.
Sources:
The post Rwamucyo en appel: Ndindiriyimana, le général qui revient à chaque procès du génocide first appeared on LEMETREDEKOP.
]]>The post Procès pour Génocide au Rwanda: A Butare, les témoins racontent la peur, les fosses et les silences first appeared on LEMETREDEKOP.
]]>Au huitième jour du procès en appel du médecin rwandais Eugène Rwamucyo, la cour a entendu quatre témoins aux récits très différents. Un ancien étudiant décrivant un climat de haine avant le génocide, une survivante tutsi évoquant ses proches disparus et les fosses communes, une magistrate défendant l’indépendance de la justice rwandaise, puis un ancien juriste réfugié en France contestant certaines lectures dominantes de l’histoire. Pendant près de dix heures d’audience, les débats ont oscillé entre souvenirs personnels, controverse judiciaire et interprétations du génocide des Tutsi de 1994.
Le premier à comparaître est un ancien médecin du Centre Hospitalier Universitaire de Butare (CHUB) et ancien étudiant de l’accusé à l’Université nationale du Rwanda. Son témoignage plonge la cour dans l’atmosphère qui régnait à Butare avant 1994.
À l’université, raconte-t-il, les tensions se sont installées après l’attaque du FPR en 1990. « La conséquence de ces tensions est une baisse de la confiance que les gens s’accordaient les uns aux autres », explique-t-il. Il évoque aussi les rivalités régionales, affirmant que certains étudiants originaires du Nord se considéraient comme supérieurs aux autres.
Le témoin se souvient également d’une menace reçue à la cantine universitaire : « Un jour, on va tous vous tuer ». Avec le recul, il décrit une « peur diffuse » qui s’installait déjà avant le génocide.
« Les gens ont changé complètement »
Le témoin n’était pas à Butare pendant le génocide mais à Kigali, où il effectuait son stage. Il raconte l’arrivée des premiers blessés dès le 7 avril, puis l’irruption des Interahamwe dans l’hôpital. Il se souvient avoir fui dans la nuit, persuadé qu’il allait mourir. Arrêté à une barrière et pris pour un Tutsi à cause de son apparence physique, il ne doit sa survie qu’à des personnes de son quartier qui attestent qu’il est Hutu.
Interrogé sur la responsabilité des médecins pendant le génocide, son propos est sans ambiguïté. Il insiste sur « la dimension préparée du génocide » et affirme que les gens ont changé « d’une seconde à l’autre ». Pour lui, les fosses communes ne répondaient pas à un impératif sanitaire : elles étaient destinées aux victimes tutsi. « Il n’y avait plus d’éthique, plus de serment d’Hippocrate », déclare-t-il.
Concernant Eugène Rwamucyo lui-même, le témoin le décrit comme un professeur « très sérieux », « professionnel », mais distant, donnant parfois une impression d’arrogance. Il dit n’avoir jamais été témoin de comportements discriminatoires de sa part envers les étudiants tutsi.
Une survivante face aux fosses communes
L’après-midi, une survivante livre un témoignage plus intime. Assistante sociale au Centre universitaire de santé publique de Butare en 1994, elle était mariée à un infirmier et collaborateur de Rwamucyo. Sur sa carte d’identité figurait la mention « Tutsi ».
Elle décrit l’accusé comme « quelqu’un de hautain », qui ne s’adressait pas aux « petites gens » de l’institution. Mais elle ajoute aussitôt : « Je ne sais rien de mauvais à son sujet, mais ce n’est pas une raison pour dire que je suis surprise ».
La témoin raconte ensuite sa survie. Cachée à son domicile de Tumba avec ses enfants et sa sœur, elle échappe à la mort grâce à l’intervention de son mari auprès d’un groupe de tueurs. Ceux-ci lui demandent alors de choisir laquelle des deux femmes doit mourir. Sa sœur sera finalement cachée ailleurs et survivra.
Sur les douze membres de sa famille proche, seuls cinq ont survécu. Son père ainsi que six frères et sœurs ont été tués. Chaque année, le 30 avril, elle retourne dans sa région natale pour honorer leur mémoire. Mais elle ne sait toujours pas où reposent leurs corps.
Interrogée sur les fosses communes, sa réponse est brève mais lourde de sens : ce ne sont pas des sépultures dignes. « C’est même triste », dit-elle.
La justice rwandaise sur le banc des témoins
Avec Elevanie Mukamuganga, inspectrice judiciaire et ancienne membre de la Genocide Fugitives Tracking Unit (GFTU), les débats quittent le terrain du vécu pour celui des institutions.
Pendant près de neuf ans, elle a participé à la recherche de suspects du génocide en fuite à l’étranger. Face aux critiques régulièrement formulées contre la justice rwandaise, elle assure n’avoir jamais observé d’ingérence politique dans son travail.
« Je suis seule avec le témoin », affirme-t-elle lorsqu’elle est interrogée sur les conditions des auditions réalisées par le parquet. Et lorsqu’on lui demande si le ministre de la Justice peut influencer un dossier, elle répond que la loi prévoit uniquement des instructions écrites et qu’elle n’en a jamais reçu en vingt ans de carrière.
Questionnée sur le statut d’Eugène Rwamucyo dans les dossiers du génocide, elle rappelle qu’il était considéré comme une personnalité importante. « C’est un intellectuel, il était important », déclare-t-elle.
« Je n’ai jamais entendu son nom »
La journée se termine avec l’intervention d’Innocent Biruka, juriste retraité vivant à Strasbourg. Son témoignage, long de plus de deux heures, est sans doute le plus controversé de la journée.
Ancien enquêteur pour la défense de l’ex-préfet Joseph Kanyabashi devant le Tribunal pénal international pour le Rwanda, Biruka explique avoir rencontré des centaines de témoins dans plusieurs pays africains après 1999. Pourtant, affirme-t-il, il n’avait jamais entendu parler d’Eugène Rwamucyo avant les poursuites engagées en France.
« Je n’ai jamais entendu son nom », répète-t-il à plusieurs reprises. Plus tard, il nuance toutefois sa position lorsque le président lui fait remarquer qu’il ne connaît pas personnellement l’accusé : « Je ne dis pas que les accusations ne sont pas fondées. Je dis simplement que je n’ai pas entendu son nom parmi les centaines de témoins que j’ai rencontrés. »
Son audition dérive ensuite vers des sujets plus larges : le rôle du FPR, l’attentat contre l’avion du président Juvénal Habyarimana, les responsabilités politiques dans le déclenchement du génocide ou encore les interprétations du discours prononcé à Butare le 19 avril 1994 par Théodore Sindikubwabo.
Alors que plusieurs témoins entendus depuis le début du procès ont expliqué que le mot « travailler » signifiait tuer pendant le génocide, Biruka rejette cette interprétation. « Je ne peux pas interpréter ça comme ça », affirme-t-il. « Les gens avaient faim. Il ne faut pas écarter l’appel des gens à travailler pour vivre. »
Une bataille autour des archives gacaca
La journée s’achève enfin sur une querelle procédurale autour des juridictions gacaca ayant condamné Eugène Rwamucyo au Rwanda. La défense conteste l’authenticité de certains documents et plaide le faux. L’accusé lui-même prend la parole pour dénoncer ce qu’il considère comme des incohérences de dates, de témoignages et d’écriture dans les archives produites devant la cour.
Le président annonce alors que le prochain témoin sera entendu sur cette question afin d’éclaircir les contestations soulevées par la défense. Après une journée marquée par les souvenirs de survivants, les débats se déplacent désormais vers la fiabilité des preuves documentaires, un terrain où se joue aussi une partie essentielle de ce procès en appel.
Au terme de cette huitième journée d’audience, les jurés ont surtout entendu des récits divergents sur le Rwanda de 1994, bien davantage que sur Eugène Rwamucyo lui-même. L’ancien médecin et enseignant universitaire, condamné en première instance à vingt-sept ans de réclusion criminelle pour complicité de génocide, complicité de crimes contre l’humanité et participation à une entente en vue de la préparation de ces crimes, continue de contester toute implication dans les massacres perpétrés contre les Tutsi à Butare. Alors que les déb ats s’orientent désormais vers les archives gacaca et les déclarations de l’accusé lui-même, la cour d’assises d’appel devra démêler, au milieu de mémoires antagonistes et de récits parfois contradictoires, ce qui relève du contexte historique et ce qui peut établir, au-delà du doute raisonnable, la responsabilité pénale personnelle d’Eugène Rwamucyo.
Source: CPCPR
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